Depuis son arrivée au pouvoir en octobre 2022, Ibrahim Traoré incarne au Burkina Faso une politique de rupture avec l’héritage néocolonial, tout en étant accusé de renforcer l’autoritarisme. Entre réformes économiques ambitieuses et répression des médias, son régime oscille entre souveraineté affichée et restrictions des libertés.
Soutenu par une partie de la jeunesse africaine en quête d’émancipation, Traoré mise sur un discours panafricaniste et anti-français pour légitimer son action. Pourtant, ses méthodes questionnent : un pouvoir militaire peut-il incarner une alternative crédible face aux défis sécuritaires et économiques du pays ?
Un coup d’État justifié par l’urgence sécuritaire
Ibrahim Traoré a pris les rênes du Burkina Faso le 30 septembre 2022, renversant le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, lui-même arrivé au pouvoir par un putsch en janvier de la même année. Tous deux invoquaient l’incapacité des autorités précédentes à endiguer la crise terroriste qui frappe le pays depuis la fin des années 2010.
Avec plus de deux millions de déplacés internes et des milliers de morts, la situation sécuritaire a poussé la population à soutenir massivement les juntes militaires. Pourtant, les forces spéciales françaises, initialement déployées pour combattre les groupes jihadistes, ont été perçues comme inefficaces, voire complices, alimentant un sentiment antifrançais croissant.
Naissance d’un bloc géopolitique inédit en Afrique de l’Ouest
Face aux pressions de la CEDEAO et de Paris, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont scellé leur alliance en janvier 2024 avec la création de la Confédération des États du Sahel (AES). Ce pacte de défense mutuelle, formalisé par la charte du Liptako-Gourma, marque un tournant géopolitique majeur.
L’AES ne se limite pas à une réponse sécuritaire : elle s’accompagne d’une banque d’investissement, d’une chaîne de télévision commune (AES TV) et d’une force militaire unifiée de 5 000 hommes. Selon Salif Sanogo, directeur d’AES TV, il s’agit d’un « mariage de raison » pour résister aux influences extérieures.
Souveraineté économique vs libertés restreintes
Traoré a lancé des réformes économiques ambitieuses, comme la nouvelle loi minière de juillet 2024, qui renforce la participation de l’État dans les projets miniers (passant de 10 à 15 %) et encourage la transformation locale des ressources. Deux mines d’or ont été rachetées à des multinationales pour 90 millions de dollars, tandis que des usines de transformation de tomates ont été inaugurées en 2024.
Ces mesures, longtemps revendiquées par les mouvements sociaux, contrastent avec la répression croissante des contre-pouvoirs. Depuis octobre 2022, les partis politiques sont suspendus, puis dissous en février 2026. L’Association des journalistes du Burkina a subi le même sort en mars 2025, avec des arrestations arbitraires et des enrôlements forcés dans les opérations antiterroristes.
Les médias indépendants, comme Radio Oméga, sont régulièrement suspendus pour des motifs fallacieux. Les réseaux sociaux, quant à eux, deviennent des outils de propagande massive, avec des contenus générés par IA célébrant Traoré, souvent attribués à des célébrités internationales (Beyoncé, Rihanna, etc.).
Traoré instrumentalise l’héritage de Thomas Sankara
Pour asseoir sa légitimité, Ibrahim Traoré s’appuie sur la figure de Thomas Sankara, icône panafricaine et révolutionnaire, assassiné en 1987. Le 15 octobre, date de son assassinat, est devenu un jour férié national en 2023, et un mémorial lui a été dédié en 2025.
Pourtant, les parallèles entre les deux hommes sont limités. Sankara, socialiste pragmatique, avait tenté de limiter l’influence des élites religieuses et traditionnelles. Traoré, lui, cultive un culte de la personnalité et utilise cette filiation pour masquer un régime où les libertés civiques s’effritent au profit d’un nationalisme économique.
Les mouvements sociaux, autrefois porteurs de revendications progressistes, sont aujourd’hui marginalisés. Des groupes comme les « Wayiyan », actifs sur les réseaux, se contentent de soutenir le pouvoir en place, allant jusqu’à menacer ceux qui commémorent l’insurrection de 2014.
En définitive, si Traoré séduit une jeunesse en quête de rupture, son modèle oscille entre souveraineté affichée et autoritarisme croissant, remettant en cause la crédibilité d’une alternative politique au Burkina Faso.


