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Sahel : l’ombre grandissante des crises oubliées

Le Sahel, autrefois au cœur de l’actualité internationale, semble aujourd’hui tomber dans l’oubli médiatique. Pourtant, sous ce silence trompeur, les crises s’aggravent. Entre 2022 et 2025, les conflits en Ukraine, la guerre israélo-palestinienne ou encore les tensions en République démocratique du Congo ont capté toute l’attention mondiale. Mais pendant ce temps, le Sahel, déjà fragilisé par plus de dix ans de violences, sombre un peu plus chaque jour.

Les régimes militaires issus des récents coups d’État dans la région avaient promis de mettre fin à la menace jihadiste. Pourtant, les groupes armés gagnent du terrain, multipliant les attaques meurtrières au Mali, au Niger et au Burkina Faso – les trois pays fondateurs de l’Alliance des États du Sahel (AES) en 2023. Aujourd’hui, le Sahel est la zone la plus touchée par le terrorisme au monde, avec une violence jihadiste en constante escalade.

Parallèlement, ces régimes renforcent leur emprise autoritaire. Les transitions démocratiques promises sont sans cesse repoussées, les élections reportées indéfiniment, et les libertés fondamentales réduites à néant. Journalistes, militants et opposants sont réduits au silence : arrestations arbitraires, exil forcé, intimidations, voire exécutions sommaires. La société civile, elle aussi, subit une répression systématique.

Cet article analyse les évolutions récentes du Sahel, en se concentrant sur les pays de l’AES. Il explore la progression de l’insécurité jihadiste, évalue la situation politique et plaide pour un engagement accru de l’Union européenne dans la région. Malgré un contexte international complexe et une influence européenne en déclin, il est crucial de suivre de près les dynamiques locales pour anticiper leurs répercussions en Afrique et au-delà.

Ce texte est le premier d’une série de deux articles consacrés aux mutations du paysage politique et sécuritaire du Sahel. Le prochain abordera les réajustements des alliances régionales et internationales des pays de l’AES.

L’insécurité jihadiste : une menace toujours plus présente

Il y a dix ans, le Sahel enregistrait le plus faible taux de décès liés à l’extrémisme violent en Afrique. En 2024, la situation s’est inversée : la région est devenue la plus meurtrière au monde, avec une hausse de 300 % des victimes depuis 2021, atteignant 11 200 morts. Cette escalade coïncide avec la vague de coups d’État entre 2020 et 2023. Pourtant, ce bilan ne prend pas en compte les 2 430 civils tués en 2024 par les forces de sécurité locales et leurs alliés russes. Ainsi, les acteurs étatiques pourraient avoir causé plus de morts que les groupes jihadistes, plongeant les populations dans une précarité extrême.

Mali : entre jihadistes et séparatistes, un pays sous pression

L’expulsion de la Mission des Nations unies (MINUSMA) en 2023 a marqué un tournant. Depuis, le régime malien, soutenu par des troupes russes, affronte à la fois les mouvements séparatistes touaregs et les groupes jihadistes – tous qualifiés de « terroristes » par les autorités de transition.

La reprise de Kidal par l’armée malienne en octobre 2023, après une décennie de contrôle rebelle, a été présentée comme une victoire de la souveraineté. Pourtant, cet événement n’a pas modifié l’équilibre des forces. Une alliance temporaire entre le Cadre stratégique permanent pour la défense du peuple de l’Azawad (CSP-DPA) et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) a abouti, en juillet 2024Tinzaouaten, près de la frontière algérienne. Cette embuscade a coûté la vie à 40 soldats maliens et 80 mercenaires, la plus lourde perte pour le groupe Wagner depuis son arrivée en Afrique.

À l’automne 2024, les jihadistes ont intensifié leurs attaques. En septembre, le JNIM a mené deux assauts simultanés contre une école de gendarmerie et l’aéroport militaire de Bamako, faisant plus de 70 morts parmi les forces de sécurité et détruisant l’avion présidentiel. Ces attaques, hautement symboliques, ont révélé l’incapacité de l’État à contrôler son territoire tout en discréditant le régime. Contrairement à l’État islamique au Sahel, qui gouverne par la terreur, le JNIM semble chercher à gagner le soutien populaire en ciblant uniquement des objectifs militaires.

Les civils paient un lourd tribut. En juillet 2024, une attaque lors d’un mariage dans la région de Mopti a fait 40 morts. En août, des frappes de drones de l’armée malienne ont tué plus de 20 civils en représailles à l’embuscade de Tinzaouaten. En février 202550 personnes ont été tuées près de Gao lors d’une embuscade contre un convoi militaire transportant des civils. Malgré cette dégradation, les sondages de 2024 montrent que les Maliens conservent une confiance relative dans leur armée.

Burkina Faso : l’État recule face aux groupes armés

Depuis le coup d’État de 2022, la situation sécuritaire au Burkina Faso n’a cessé de se dégrader. En 2024, les forces armées auraient perdu le contrôle de 60 % du territoire, avec une présence active du JNIM dans 11 des 13 régions. Bien que ces chiffres soient difficiles à vérifier, des observateurs confirment que les jihadistes circulent librement dans le pays. Cette emprise croissante se traduit par une hausse de 68 % des décès entre 2022 et 2023, avec un nouveau record en 2024.

L’attaque la plus meurtrière de l’histoire du pays s’est produite en août 2024 à Barsalogho, où des civils, contraints de creuser des tranchées pour l’armée, ont été pris pour cible par le JNIM. Le bilan s’élève à entre 130 et 600 morts, selon les sources. En réponse, l’armée burkinabè a commis des exactions : en février 2024223 civils ont été sommairement exécutés dans deux villages. Des témoignages évoquent aussi des mutilations de cadavres par des soldats.

En mars 2025, des miliciens civils – les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) – ont été accusés d’avoir massacré des civils peuls, une communauté souvent assimilée aux jihadistes. Officiellement présentée comme une opération anti-terroriste, cette attaque aurait fait des dizaines de victimes, majoritairement des enfants, des femmes et des personnes âgées. En représailles, le JNIM a attaqué un camp militaire à Diapaga, tuant plus de 30 soldats et VDP.

La violence s’explique en partie par la décision du régime burkinabè d’armer les civils. Depuis 2020, cette stratégie a été renforcée après le second coup d’État de 2022. Le capitaine Traoré a annoncé le recrutement de 50 000 VDP supplémentaires, formés en deux semaines et dotés d’armes, d’un salaire mensuel de 200 000 francs CFA (300 €) et d’un contrat renouvelable. Cependant, ce recrutement, limité à certaines communautés (les Peuls en étant largement exclus), a exacerbé les tensions ethniques et la violence intercommunautaire. Les villages abritant des VDP sont devenus des cibles de représailles, militarisant l’ensemble de la société burkinabè. En 2024Burkina Faso compte aujourd’hui le plus grand nombre de déplacés internes en Afrique de l’Ouest, avec plus de 2 millions de personnes ayant fui leur foyer.

Niger : une dégradation accélérée

Bien que le Niger ait été moins exposé aux attaques jihadistes que ses voisins de l’AES, la situation s’est rapidement détériorée depuis le coup d’État de 2023. Les opérations militaires menées par l’armée nigérienne ont entraîné une hausse des violences, tant du côté des civils tués par les groupes armés que des militants arrêtés ou tués par les forces de sécurité. Depuis le putsch, les forces nigériennes ont tué trois fois plus de civils qu’en 2022, plaçant les populations entre deux feux.

Une étude de l’initiative Safeguarding Security Sector Stockpiles (S⁴) indique que la situation sécuritaire s’est encore aggravée en 2024 : les forces armées ont subi 51 attaques en neuf mois, soit presque le double par rapport à 2023. Les groupes armés non étatiques, plus offensifs, ciblent désormais aussi bien les civils que les militaires. En mars 2024, 23 soldats ont été tués dans la région de Tillabéri. En décembre 2024, deux attaques ont fait 39 morts civils à l’ouest du pays, près de la frontière avec le Burkina Faso. En mars 2025, l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) a attaqué une mosquée, faisant 44 morts.

Bien que le Niger paraisse légèrement plus stable que ses voisins, la réalité reste préoccupante : depuis juillet 2023, la situation sécuritaire n’a cessé de se dégrader.

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Bien que les trois pays de l’AES soient confrontés à une montée en puissance des groupes jihadistes, leurs dynamiques diffèrent. Au Mali, l’armée collabore avec des troupes russes pour lutter contre les jihadistes et les séparatistes, dans une tentative de reconquête du Nord. Au Burkina Faso, le régime privilégie l’armement des civils, créant un cercle vicieux de violences et de représailles. Le Niger, quant à lui, fait face à des menaces de l’État islamique au Sahel, notamment le long de la frontière avec le Mali, et utilise des milices d’autodéfense de manière plus encadrée.

Une tendance commune aux trois pays est l’adoption de tactiques de combat plus sophistiquées : attaques de grande ampleur, frappes aériennes, drones, engins explosifs improvisés et tirs de mortier, menées par le JNIM ou l’État islamique au Sahel. Les groupes jihadistes se concentrent principalement sur les zones rurales, où la collecte de la zakat (impôt islamique) est plus facile et les représailles de l’État moins probables. Cependant, des rapports évoquent des dialogues communautaires émergents entre certains sous-groupes du JNIM et les autorités maliennes, ce qui pourrait annoncer un changement stratégique.

Des transitions démocratiques en suspens

Depuis leur arrivée au pouvoir, les trois régimes militaires de l’AES ont prolongé leurs périodes de transition et modifié leurs constitutions pour consolider leur emprise. Au Mali, la junte a reporté à plusieurs reprises les élections, passant d’une transition de 18 mois à une période pouvant aller jusqu’en 2029. Le colonel Goïta s’est même auto-promu général d’armée en 2024, tout en nommant cinq membres de son régime au même grade, symbolisant ainsi leur mainmise sur le pouvoir.

Au Burkina Faso, le capitaine Traoré a initialement promis des élections pour juillet 2024, avant d’annoncer que ce n’était plus une priorité. En mai 2024, la durée de la transition a été fixée à 60 mois, permettant à Traoré de rester en poste jusqu’en 2029, comme son homologue malien.

Au Niger, la junte a évité pendant plus de 18 mois d’annoncer un calendrier électoral. Ce n’est qu’en février 2025 qu’un dialogue national a recommandé une transition d’au moins cinq ans. Le chef de la junte, Tchiani, s’est lui aussi auto-promu général d’armée en mars 2025, au moment de prêter serment pour une période de cinq ans.

Ces transitions prolongées permettent aux dirigeants de consolider leur pouvoir et de renforcer la confédération AES. Avec cinq ans de mandat garantis, ils peuvent nouer de nouveaux partenariats régionaux et internationaux, comme en témoigne le soutien récent de la Russie à la force conjointe de l’AES. L’Union européenne doit donc intégrer cette nouvelle réalité dans sa stratégie de réengagement.

Dérive autoritaire : le contrôle de l’information comme outil de pouvoir

Faute de contrôler pleinement leur territoire, les régimes militaires de l’AES ont renforcé leur emprise sur l’information. Depuis les coups d’État, les médias indépendants et étrangers sont suspendus ou interdits, les journalistes étrangers expulsés, et les locaux réprimés, parfois arbitrairement arrêtés. Les partis politiques et organisations de la société civile sont sous haute surveillance, voire dissous.

Au Mali, les autorités ont interdit RFI et France 24 en 2022, puis suspendu Joliba TV News en 2024. En novembre 2024, la licence de diffusion de cette chaîne privée a été retirée après une émission évoquant un coup d’État simulé. Entre 2022 et 20242024, plusieurs ONG ont été fermées, et les partis politiques suspendus.

Au Burkina Faso, deux journalistes étrangers ont été expulsés sans explication, et RFI, France 24 et Jeune Afrique ont été interdits. En 2024, TV5 Monde a été suspendue pour avoir diffusé une interview critique. Depuis début 2025, une nouvelle vague de répression a visé les médias et les opposants exilés, placés sur des listes de terroristes pour les intimider. En mars, trois journalistes ont été enlevés, réapparaissant dix jours plus tard en uniforme militaire dans une vidéo où ils affirmaient « couvrir la réalité sur le terrain ».

Au Niger, RFI et France 24 ont été suspendus une semaine après le coup d’État. Depuis, d’autres médias ont été fermés, et des journalistes traitant de sujets sécuritaires sont intimidés et emprisonnés. Les organisations de défense des droits humains documentent des détentions arbitraires, des disparitions forcées et des violations du droit à un procès équitable. Les partis politiques sont suspendus depuis juillet 2023, réduisant toute opposition formelle au silence.

Depuis octobre 2024, les autorités nigériennes retiennent les passeports des étrangers à l’aéroport de Niamey, parfois jusqu’au jour du départ, rendant les recherches et déplacements très difficiles. Cette stratégie permet aux régimes de garder un levier de contrôle sur les acteurs extérieurs.

En contrôlant l’espace informationnel, les régimes de l’AES imposent leur version des faits. En octobre 2024, le gouvernement burkinabè affirmait contrôler 70 % du territoire, un chiffre identique à celui attribué aux groupes jihadistes par des recherches extérieures. Pour les populations, il devient de plus en plus difficile d’accéder à une information fiable.

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Le Sahel a été largement absent de l’actualité internationale ces derniers mois. Plusieurs raisons expliquent ce silence : l’émergence d’autres crises mondiales, la répression croissante des médias indépendants dans les pays de l’AES, et le désintérêt progressif des opinions publiques occidentales après leur retrait forcé de la région.

Pourtant, comme cet article le démontre, ce silence ne rime ni avec stabilité ni avec sécurité. Toutes les crises qui avaient justifié l’engagement de l’Europe et d’autres puissances dans la région persistent, voire s’aggravent. L’expansion jihadiste s’accélère, l’insécurité alimentaire s’intensifie : entre juin et août 2025, 52,7 millions de personnes en Afrique de l’Ouest pourraient souffrir de la faim. Le nombre de déplacés internes atteint des records, avec plus de 3,1 millions de personnes au Burkina Faso, Niger, Mali et Tchad en mars 2025.

Le Sahel n’est peut-être plus une priorité stratégique pour l’Union européenne, confrontée à d’autres urgences. Pourtant, ignorer les crises de cette région aurait des répercussions en Europe à moyen ou long terme. Se désengager du Sahel ne signifie pas seulement tourner le dos aux régimes militaires, mais aussi aux populations.

Alors que l’UE réévalue sa stratégie, marquée par un retrait français plus discret, des contacts prudents ont été initiés, notamment par le nouveau représentant spécial de l’UE. Mais avant d’aller plus loin, l’Europe doit clarifier ses priorités : Que veut-elle faire ? Que peut-elle faire ? Et avec qui ?

Une chose est sûre : dans un monde de plus en plus polarisé, il est urgent de renforcer les liens, les échanges et les solidarités entre continents, régions et sociétés pour faire face ensemble aux défis globaux.