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Espace civique au Sahel : quand les juntes musèlent Burkina Faso, Mali et Niger

L’espace civique au Sahel sous l’étau des régimes militaires

Au Burkina Faso, la récente arrestation de l’imam Mohamed Ishaq Kindo et la suspension de l’Union générale des étudiants du Burkina Faso (UGEB) marquent un tournant dans la restriction des libertés fondamentales. Ces événements s’inscrivent dans une dynamique régionale où les juntes militaires au pouvoir au Burkina Faso, au Mali et au Niger multiplient les mesures répressives contre la société civile, les syndicats et les médias.

Des partisans de l'AES brandissent un drapeau du Burkina Faso fait maison (archive de janvier 2024)

L’imam Kindo, symbole d’une société civile sous surveillance

L’arrestation de l’imam Mohamed Ishaq Kindo, figure respectée de la communauté musulmane burkinabè, a provoqué un électrochoc. Interpellé à son domicile à quelques jours de la fête de la Tabaski, son interpellation par des hommes encagoulés – policiers ou militaires – a semé l’inquiétude. Cet homme, connu pour son esprit critique envers les autorités, avait notamment pointé du doigt un projet de loi controversé sur la régulation des pratiques religieuses.

« L’imam Kindo n’était pas qu’un simple guide spirituel. Il avait d’abord soutenu le capitaine Ibrahim Traoré, mais il n’a jamais hésité à exprimer ses réserves sur certaines mesures gouvernementales, notamment celles qui empiètent sur les libertés religieuses. »

Les réactions à son arrestation ont été immédiates : des heurts ont éclaté, plusieurs blessés ont été recensés, et des dizaines d’arrestations ont été signalées. La Fédération des associations islamiques du Burkina Faso (FAIB) a multiplié les appels au calme, tandis que des rumeurs infondées sur sa mort circulaient, rapidement démenties par le procureur général.

Manipulation de l’information et répression ciblée

Cette affaire a aussi révélé une stratégie de désinformation inquiétante. Des faux communiqués annonçant sa mort ont été diffusés, tout comme des vidéos prétendument montrant des exactions. Selon les analyses d’AfricaCheck, ces contenus présentent des incohérences flagrantes, laissant suspecter une utilisation de l’intelligence artificielle pour discréditer les opposants.

Les arrestations se sont multipliées, avec des témoignages évoquant des transferts vers des lieux non divulgués, comme Kaya, dans le Centre-Nord du pays, où se trouvent des installations militaires. Une méthode qui rappelle les pratiques de disparitions forcées observées dans d’autres contextes de crise.

L’UGEB, nouvelle cible des juntes militaires

La suspension de l’Union générale des étudiants du Burkina Faso (UGEB), principal syndicat étudiant du pays, illustre une volonté de museler toute forme de contestation. Son président, Bazo Wilfried, et plusieurs membres ont été interpellés sous des accusations fallacieuses d’« apologie du terrorisme » et de « démoralisation des forces de sécurité ».

L’UGEB avait osé critiquer la dégradation de la situation sécuritaire, évoquant une « guerre civile » et l’« incapacité manifeste » des autorités à protéger les populations. Une prise de parole qui a suffi à déclencher une répression sans précédent.

« Accuser des étudiants, des civils désarmés, d’apologie du terrorisme, c’est une méthode éculée au Sahel. Dès qu’une voix s’élève contre les juntes, elle est immédiatement étouffée sous ce prétexte fallacieux. Cette rhétorique est malheureusement devenue monnaie courante dans les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES). »

Une tendance régionale qui s’étend : Mali, Niger et Burkina Faso sous le même joug

Le Burkina Faso n’est pas un cas isolé. Au Mali et au Niger, les défenseurs des droits humains constatent une restriction progressive des libertés publiques. Dissolutions d’associations, pressions judiciaires, limitations de la liberté d’expression : autant de mesures qui étouffent la société civile.

Selon l’Alliance des démocrates du Sahel, la frontière entre critique politique, expression syndicale et infraction pénale est en train de disparaître. Une évolution qui inquiète les observateurs, d’autant que les régimes militaires justifient ces restrictions par la lutte contre le terrorisme.

La contestation persiste malgré les risques

Malgré la répression, des voix continuent de s’élever, souvent depuis l’étranger. Des figures comme Mahamadou Idder Alghabid, secrétaire général adjoint de l’Alliance des démocrates du Sahel, assurent que la résistance s’organise :

« Nous savons que le combat sera long, face à trois régimes militaires déterminés à écraser toute opposition. Mais chaque jour, nous gagnons du terrain, tandis qu’eux en perdent. Les promesses de souveraineté et de lutte contre l’impérialisme faites aux Sahéliens se heurtent à la réalité : ces juntes sont incapables de tenir leurs engagements. Les populations le comprennent chaque jour davantage et se détournent d’elles. »

Newton Ahmed Barry, journaliste burkinabè en exil, partage cette analyse :

« Les excès des juntes sont leur propre faiblesse. Un régime qui s’appuie sur la peur et la répression finira par s’effondrer sous le poids de ses contradictions. La société burkinabè, comme celles du Mali et du Niger, ne restera pas indéfiniment silencieuse. »

Appel à une mobilisation internationale

Les organisations de défense des droits humains exhortent la communauté internationale à ne pas rester passive. Ilaria Allegrozzi, chercheuse sur le Sahel à Human Rights Watch, rappelle que :

« Il est crucial de soutenir les espaces d’expression, les initiatives civiles et toutes les formes de résistance pacifique. Les partenaires du Burkina Faso doivent cesser de se réfugier derrière l’idée que toute critique des juntes serait contre-productive. Le silence et l’ambiguïté ne font qu’encourager les dérives autoritaires. »

Plus largement, Human Rights Watch insiste sur la nécessité de nommer clairement les dérives :

« Il faut avoir le courage de dénoncer les atteintes aux libertés et de rappeler que la confiscation du pouvoir par des militaires putschistes ne peut en aucun cas devenir une norme acceptable au Sahel. »

L’espace civique au Sahel est aujourd’hui en danger. Entre arrestations arbitraires, restrictions des libertés et désinformation, les juntes militaires semblent déterminées à étouffer toute velléité de contestation. Pourtant, malgré les risques, la résistance s’organise. La question est désormais de savoir jusqu’où iront ces régimes avant que la pression ne devienne insoutenable.