Au Burkina Faso, la semaine dernière a été marquée par deux événements majeurs illustrant un durcissement sans précédent des autorités militaires : l’arrestation de l’imam Mohamed Ishaq Kindo et la suspension de l’Union générale des étudiants du Burkina Faso (UGEB). Ces mesures, couplées à une répression accrue, révèlent une stratégie systématique de réduction des espaces de contestation et de liberté d’expression.

L’imam Kindo, symbole d’une contestation muselée
Quelques heures avant la fête de la Tabaski, des hommes encagoulés — policiers et militaires — ont fait irruption au domicile de l’imam Mohamed Ishaq Kindo pour l’arrêter. Bien plus qu’une simple arrestation, cette opération a immédiatement provoqué un tollé dans le pays. L’imam Kindo, figure respectée de la communauté musulmane, n’était pas un inconnu des autorités : il avait été un soutien initial du capitaine Ibrahim Traoré, tout en conservant une liberté de parole critique sur les décisions gouvernementales.
Ses prises de position récentes sur un projet de loi encadrant les pratiques religieuses, notamment les prières en public, semblent avoir précipité son interpellation. Une décision qui s’inscrit dans une logique plus large de contrôle accru des institutions religieuses.
Une comparaison limitée avec l’imam Dicko
Certains commentateurs ont tenté d’établir un parallèle entre l’imam Kindo et son homologue malien Mahmoud Dicko. Pourtant, comme l’explique Newton Ahmed Barry, journaliste burkinabè en exil :
« L’imam Kindo n’avait pas l’ambition ni la stature de l’imam Dicko. Son rôle était davantage celui d’un veilleur citoyen, surveillant les dérives dans son domaine de compétence. Membre des oulémas de la Fédération des associations islamiques du Burkina (FAIB), il veillait au respect du dogme musulman au Burkina Faso. »
Une répression qui déclenche des violences
Les réactions à l’arrestation de l’imam Kindo n’ont pas tardé : des fidèles ont spontanément manifesté, entraînant des heurts violents avec les forces de l’ordre. Bilan : plusieurs blessés et une dizaine d’arrestations. La FAIB a multiplié les appels au calme, tandis que la situation dérapait.
Dans le même temps, une guerre de l’information s’est engagée. Un faux communiqué annonçant la mort de l’imam a circulé avant d’être démenti par le procureur général. Des vidéos, prétendant démontrer des exactions, ont été diffusées mais jugées peu fiables par AfricaCheck, évoquant des incohérences et des manipulations possibles via intelligence artificielle. Selon certaines informations, des manifestants arrêtés auraient été transférés vers des installations militaires dans la région de Kaya, au Centre-Nord du pays.
L’UGEB suspendue : une attaque frontale contre les étudiants
Autre symbole de cette dérive autoritaire : la suspension pour trois mois — renouvelables — de l’Union générale des étudiants du Burkina Faso (UGEB), fondée en 1960. Son président, Bazo Wilfried, et plusieurs de ses membres ont été interpellés sous des accusations graves : « apologie du terrorisme » et « démoralisation des forces de sécurité ». Ces charges font suite à des critiques acerbes envers la gestion de la crise sécuritaire par le régime, qualifiée de « guerre civile » et d’« incapacité manifeste » à rétablir la paix.
Une tendance régionale qui s’étend
Cette stratégie de répression n’est pas isolée au Burkina Faso. Mahamadou Idder Alghabid, secrétaire général adjoint de l’Alliance des démocrates du Sahel (ADS), souligne une tendance commune dans les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) :
« Accuser des étudiants ou des civils désarmés d’apologie du terrorisme relève de l’absurde. Pourtant, c’est devenu une rhétorique récurrente dans la région. Dès qu’une voix s’élève contre les régimes militaires, elle est immédiatement étouffée sous des accusations de complicité avec le terrorisme. Une méthode qui, malheureusement, se banalise au Sahel. »
La souveraineté invoquée, la liberté sacrifiée
Malgré les risques — arrestations arbitraires, enlèvements, violences — des voix continuent de s’élever, souvent depuis l’étranger. Mahamadou Idder Alghabid analyse cette dynamique :
« Les régimes militaires du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont promis la souveraineté et la lutte contre l’impérialisme. Mais aujourd’hui, les Sahéliens constatent que ces promesses étaient vides. Les populations, de plus en plus désillusionnées, se détournent de ces juntes. Le temps joue en notre faveur : chaque jour, nous gagnons du terrain, et eux en perdent. »
Une société burkinabè résiliente face à la peur
Newton Ahmed Barry, optimiste quant à l’avenir, estime que les excès des régimes militaires finiront par se retourner contre eux :
« Une force qui s’appuie sur la peur et la répression est condamnée à s’effondrer sous le poids de ses propres excès. Les Burkinabè ne plieront pas. La société civile, bien que fragilisée, reste déterminée. Et elle réagira. »
Un appel à la vigilance internationale
Les organisations de défense des droits humains, comme Human Rights Watch, lancent un cri d’alarme. Ilaria Allegrozzi, chercheuse spécialiste du Sahel, insiste :
« Il est crucial de soutenir les espaces d’expression et les initiatives civiles pacifiques. Les partenaires du Burkina Faso ne doivent pas se réfugier derrière l’excuse de la non-ingérence. Le silence et l’ambiguïté ne font qu’alimenter les dérives autoritaires. »
Plus globalement, Human Rights Watch rappelle que la légitimité des juntes militaires ne doit pas devenir une norme acceptable :
« Il est temps de nommer clairement les atteintes aux libertés et de rappeler que le pouvoir ne peut être confisqué par des putschistes. Les violations flagrantes des droits humains ne doivent pas être tolérées. »



