Analyses

Stratégie du JNIM au Mali : une guerre d’usure qui redéfinit l’équilibre sécuritaire

stratégie du JNIM au Mali : une guerre d’usure qui redéfinit l’équilibre sécuritaire

Au Mali, les dynamiques du conflit évoluent. Les attaques répétées du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et du Front de libération de l’Azawad (FLA) contre les forces militaires, les axes logistiques et les infrastructures ne sont plus de simples opérations ponctuelles. Elles s’inscrivent désormais dans une logique de guerre permanente, conçue pour épuiser progressivement l’État malien et réduire sa capacité d’action.

Une nouvelle phase du conflit : rendre le pays ingouvernable

Les groupes armés ne cherchent plus à s’emparer de villes ou de bases militaires. Leur objectif est plus ambitieux : démontrer que certaines zones échappent au contrôle de l’État. En ciblant les routes, les convois et les services administratifs, le JNIM et le FLA sapent la souveraineté malienne en fragmentant l’espace national. La question n’est plus seulement territoriale, mais existentiel pour Bamako : qui peut encore circuler en sécurité ? Qui peut garantir le passage des biens et des services publics ?

Cette stratégie repose sur un principe simple : l’usure. Dans un pays déjà éprouvé par des années de crise politique, économique et sécuritaire, une guerre prolongée génère des effets politiques bien plus puissants qu’une bataille décisive. Moins coûteuse en vies humaines qu’une offensive frontale, elle disperse les forces de défense, augmente les dépenses sécuritaires et installe un climat d’insécurité permanent.

La mobilité, nouvelle cible de la guerre asymétrique

Les axes routiers deviennent le théâtre principal de cette confrontation. Dans plusieurs régions du nord et du centre, les déplacements administratifs ou civils nécessitent désormais des escortes armées. Cette situation fragilise non seulement l’armée malienne, mais aussi la capacité de l’État à projeter son autorité au-delà des grandes villes. L’objectif des groupes armés est atteint : créer des zones de non-droit où les services publics disparaissent, où l’économie locale s’effondre et où la population se tourne vers des systèmes parallèles de survie.

Le JNIM a compris une réalité clé : dans un État aussi affaibli, la victoire ne passe pas par la conquête, mais par l’épuisement. En ciblant les infrastructures essentielles, les groupes djihadistes transforment la guerre en une épreuve d’endurance. Les populations locales, prises en étau entre les forces armées et les groupes armés, subissent les conséquences d’un conflit où l’administration étatique recule au profit de l’informel et de l’illégalité.

Souveraineté malienne : entre force militaire et absence d’État

Depuis les coups d’État de 2020 et 2021, le pouvoir militaire malien mise sur la restauration sécuritaire pour légitimer son action. Le départ des forces françaises et le renforcement des partenariats avec des acteurs comme Russia’s Africa Corps ont été présentés comme un retour à la souveraineté. Pourtant, cette souveraineté se mesure aussi à la capacité d’un État à assurer une continuité territoriale, économique et administrative.

Or, le paradoxe est frappant : malgré l’intensification des opérations militaires, certaines zones rurales connaissent une fragmentation croissante. Les écoles, les centres de santé, les tribunaux et les infrastructures de transport disparaissent progressivement. L’administration étatique, lorsqu’elle est présente, l’est surtout sous la forme d’unités militaires, et non comme une structure civile fonctionnelle.

Cette situation crée un vide que les groupes armés exploitent. Les populations locales, abandonnées par l’État, se tournent vers des systèmes parallèles pour assurer leur sécurité, leur arbitrage ou leur subsistance. Le résultat ? Une recomposition des pouvoirs locaux où la légitimité ne dépend plus de l’État, mais de la capacité à offrir une protection immédiate.

Le Sahel, un espace de guerre régional mal maîtrisé

Le cas malien dépasse désormais les frontières nationales. La bande sahélienne est devenue un laboratoire de recomposition des conflits armés, où les alliances locales, les réseaux économiques clandestins et les circulations transfrontalières redéfinissent les équilibres. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, malgré leur alliance politique et militaire, peinent à coordonner leurs réponses. L’offensive récente du JNIM et du FLA a révélé les faiblesses structurelles de cette coopération : chaque État agit de manière isolée, tandis que les groupes armés bénéficient d’une mobilité et d’une adaptabilité supérieures.

Les mercenaires d’Africa Corps, bien que présents, ne suffisent pas à combler le déficit de légitimité et de capacité opérationnelle de la junte malienne. Le JNIM, en revanche, mise sur sa flexibilité géographique, son ancrage dans certaines communautés et son insertion dans des circuits économiques informels pour imposer un coût sécuritaire élevé aux États. Il ne s’agit pas pour lui de contrôler un territoire en entier, mais de rendre son fonctionnement impossible.

Cette guerre d’usure, où les groupes armés cherchent moins à administrer qu’à empêcher l’État de fonctionner normalement, redéfinit les règles du conflit au Sahel. Les batailles frontales cèdent la place à une stratégie de harcèlement permanent, où la victoire se mesure en termes de fatigue collective : fatigue des forces armées, fatigue des économies locales et fatigue des populations.

Au-delà de l’antiterrorisme : les racines politiques et sociales du conflit

Réduire la crise malienne à une simple confrontation militaire entre forces étatiques et groupes djihadistes serait une erreur. Le conflit plonge ses racines dans des problématiques sociales, économiques et territoriales bien plus profondes. Dans de nombreuses zones rurales, l’État est perçu comme absent, voire comme un acteur oppressif. Les conflits fonciers, les rivalités communautaires, la pauvreté structurelle et l’abandon des services publics créent des espaces de vulnérabilité durable que les groupes armés savent exploiter.

Le JNIM ne crée pas toujours ces fractures, mais il en tire profit. En offrant une alternative à l’État défaillant, il se positionne comme une force de fait dans certaines régions. La vraie question n’est donc pas seulement militaire, mais politique : comment reconstruire une légitimité étatique dans des territoires où l’État n’apparaît que sous la forme d’opérations sécuritaires ponctuelles ?

L’avenir du Mali ne se jouera pas lors d’une bataille décisive, mais dans la capacité à rétablir une présence publique stable. Une guerre d’usure ne détruit pas seulement des positions militaires : elle érode les routes, les économies, les administrations et, in fine, l’idée même d’un territoire gouverné.

Car au-delà des chiffres et des stratégies, c’est la cohésion nationale qui est en jeu. Et dans un pays où l’État recule, où les groupes armés avancent et où les populations survivent, la bataille pour le Mali reste avant tout une bataille pour la mémoire et l’identité collective.