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Sahel : l’avancée jihadiste force-t-elle l’AES à réinventer sa stratégie de défense ?

Depuis Dioura, Sévaré et les abords de Bamako, une question cruciale s’impose au Sahel : l’Alliance des États du Sahel peut-elle encore espérer inverser la tendance face à la poussée jihadiste ? Les récentes offensives du JNIM au Mali, et leur extension vers le Burkina Faso et le Niger, révèlent des failles stratégiques qui menacent l’équilibre même de l’AES. Entre pertes militaires, captures d’armements et avancées tactiques des groupes armés, le modèle sécuritaire de l’Alliance et de ses partenaires russes est aujourd’hui mis à l’épreuve comme jamais.

Dioura, un symbole des limites du dispositif sécuritaire malien

L’attaque du camp militaire de Dioura, dans le centre du Mali, a marqué un tournant dans la perception des capacités de l’AES. Revendiquée par le JNIM, cette offensive d’ampleur a non seulement infligé des pertes humaines significatives — plus de 100 militaires maliens et cinq membres de l’Africa Corps selon des sources militaires — mais a également révélé une vulnérabilité majeure : la capacité des jihadistes à s’emparer de matériel militaire stratégique. Des images diffusées par le JNIM montrent des véhicules blindés, des armes et des munitions capturés, transformant une base militaire en source d’approvisionnement pour les combattants. Cette situation interroge la solidité des positions tenues par les forces de l’AES, alors que la menace se rapproche dangereusement de Bamako.

Une menace qui progresse vers les centres névralgiques

L’offensive de Dioura n’a pas été un acte isolé. Dans les jours suivants, d’autres cibles stratégiques ont été frappées, comme Konna et Sévaré, où des drones kamikazes ont visé des hélicoptères russes et des drones Bayraktar. Ces attaques, loin d’être anodines, ciblent des infrastructures censées garantir la supériorité technologique des forces maliennes et de leurs alliés. Pire encore : les groupes armés démontrent leur capacité à frapper des axes logistiques et des zones périurbaines, comme en témoignent les offensives répétées aux portes de la capitale. La bataille ne se joue plus seulement en zone rurale, mais aux portes des villes, où se concentrent les moyens humains, économiques et politiques de l’État.

L’Africa Corps : une coopération militaire qui questionne ses résultats

Pour combler le vide laissé par le départ des forces françaises et onusiennes, Bamako a tourné son regard vers Moscou. L’Africa Corps, successeur de Wagner, devait incarner un tournant dans la lutte contre l’insurrection jihadiste. Avec des effectifs estimés à plusieurs milliers de combattants et des moyens aériens renforcés, cette force étrangère était présentée comme un levier essentiel pour rétablir la sécurité au Mali. Pourtant, les revers enregistrés en 2026 — comme l’embuscade d’Anéfis ou les pertes autour de Dioura — remettent en cause cette stratégie.

Les analystes soulignent les limites d’une approche fondée sur la puissance de feu : les groupes jihadistes misent sur la mobilité, l’usure et les attaques coordonnées, des tactiques que des forces conventionnelles ont du mal à contrer sans un ancrage local solide. La question se pose alors : une armée étrangère, même dotée de drones et d’hélicoptères, peut-elle compenser les faiblesses structurelles d’une armée nationale confrontée à une insurrection endémique ?

Des conséquences qui dépassent les frontières du Mali

Le défi sécuritaire ne concerne pas uniquement Bamako. Le Burkina Faso et le Niger, membres de l’AES, subissent également une pression jihadiste croissante. Selon l’Africa Center for Strategic Studies, les violences liées aux groupes islamistes militants ont atteint des niveaux records ces dernières années, avec le JNIM en première ligne. L’Institute for Security Studies pointe d’ailleurs une évolution des alliances et des tactiques des groupes armés, rendant la tâche encore plus complexe pour les États de la région.

Face à cette réalité, l’AES, créée pour renforcer la coopération sécuritaire entre ses membres, se trouve aujourd’hui à un carrefour. Comment concilier souveraineté affichée et dépendance à des forces étrangères ? Les dirigeants de l’Alliance présentent leur modèle comme une réponse autonome aux crises du Sahel, mais les groupes armés continuent de révéler les failles de ce système, où les moyens militaires ne suffisent pas à garantir une stabilité durable.

Critiques et controverses : l’Africa Corps sous le feu des accusations

Au-delà des échecs opérationnels, l’intervention de l’Africa Corps soulève des questions éthiques et humanitaires. Des organisations comme Human Rights Watch ont dénoncé des frappes aériennes ayant causé la mort de civils, notamment à Kyrnia et Bombori. Si ces accusations sont contestées dans leur interprétation, elles alimentent une défiance croissante envers les méthodes employées par les forces russes au Sahel. Dans un conflit asymétrique, la puissance militaire ne peut suffire sans une stratégie intégrant la protection des populations et la légitimité locale. Or, les récents événements montrent que ces aspects restent largement négligés.

L’AES face à son plus grand défi : prouver la durabilité de son modèle

Dioura n’est pas qu’une défaite tactique : c’est un électrochoc qui force l’AES à repenser sa doctrine sécuritaire. Les gouvernements de l’Alliance misent gros sur leur partenariat avec Moscou, mais les résultats peinent à se concrétiser. Les attaques répétées au Mali, au Burkina Faso et au Niger rappellent une évidence : la présence de forces étrangères ne garantit pas la sécurité. La véritable épreuve pour l’AES ne sera pas le nombre de frappes réalisées ou de combattants neutralisés, mais sa capacité à protéger durablement ses soldats, ses civils et ses territoires.

Dans un contexte où les groupes jihadistes tirent profit des failles structurelles des États, l’enjeu est double : repenser la stratégie militaire pour qu’elle s’adapte aux réalités du terrain et, surtout, retrouver la confiance des populations. Car une coopération sécuritaire ne peut être pérenne sans une légitimité reconquise sur le terrain. Le pari de l’AES est désormais sur la table, et le compte à rebours est lancé.

Mariam Sidibé
Analyste