À Niamey, les dalles du nouveau Parlement confédéral de l’Alliance des États du Sahel (AES) viennent de résonner pour la première fois. Le 25 août 2026, les représentants du Burkina Faso, du Mali et du Niger officialisaient l’installation de cette institution régionale, censée incarner une nouvelle ère d’intégration sahélienne. Quarante-cinq députés, quinze par pays, ont prêté serment et adopté leur règlement intérieur. Trois commissions thématiques ont été créées : sécurité et défense, diplomatie, ainsi que développement économique et social.
Sur le papier, le projet est ambitieux. Trois nations, après avoir tourné le dos à la CEDEAO, s’unissent pour bâtir leurs propres structures communes. Les discours officiels parlent de souveraineté retrouvée et d’autonomie institutionnelle. Mais derrière les symboles se cache une interrogation majeure : qui représente vraiment ce Parlement ?
Une copie institutionnelle de la CEDEAO ?
Le paradoxe est frappant. L’AES reprochait à la CEDEAO son éloignement des réalités populaires et son manque de souveraineté. Pourtant, le modèle adopté emprunte largement à l’architecture de l’organisation ouest-africaine. Une organisation confédérale, des organes politiques communs, et désormais un Parlement régional chargé de traiter des enjeux transfrontaliers.
La comparaison s’impose naturellement. La CEDEAO dispose d’un Parlement de 115 sièges, dont les membres sont aujourd’hui désignés par les assemblées nationales des États membres. L’objectif affiché est d’évoluer vers une élection au suffrage universel direct. L’AES, elle, mise sur une représentation paritaire : trois groupes de quinze députés chacun, soit un total de 45 sièges. La structure est différente, mais le principe reste le même : une assemblée régionale pour accompagner l’intégration.
La véritable rupture ne se situe donc pas dans la forme, mais dans la légitimité de ces représentants. Comment des députés peuvent-ils incarner la voix des peuples lorsque ces derniers n’ont plus la possibilité d’élire librement leurs dirigeants ?
Des transitions militaires qui étouffent la démocratie
Le Parlement de l’AES naît dans un contexte où le pouvoir est exercé par des juntes militaires au Burkina Faso, au Mali et au Niger. Ces régimes issus de coups d’État successifs ont repoussé sine die les échéances électorales, réduisant drastiquement les espaces de contestation politique.
Au Burkina Faso, la junte d’Ibrahim Traoré a franchi une étape supplémentaire en avril 2026 en déclarant publiquement que la démocratie était incompatible avec les réalités du pays. Les partis politiques ont été dissous, et les élections reportées indéfiniment. Cette position radicale illustre l’affaiblissement des mécanismes démocratiques dans la région.
Au Mali, les coups d’État de 2020 et 2021 ont consolidé le contrôle de l’armée sur les institutions. Les élections prévues en 2024 ont été annulées, et la junte maintient son emprise sur le pouvoir. Quant au Niger, la transition militaire engagée en 2023 se prolonge, sans perspective claire de retour à l’ordre constitutionnel.
Dans ces conditions, comment imaginer que les députés de l’AES puissent incarner une légitimité populaire ? Leur nomination repose sur des processus opaques, loin des urnes. Une institution régionale ne peut prétendre représenter les peuples si ces derniers ne disposent plus des outils pour choisir leurs dirigeants.
Souveraineté nationale vs souveraineté citoyenne
Les discours officiels de l’AES brandissent la souveraineté comme une bannière. Souveraineté politique, économique, monétaire : le terme est omniprésent. Mais la souveraineté ne se limite pas à une indépendance vis-à-vis de Paris ou de Washington. Elle doit aussi garantir aux citoyens le droit de contester, de s’organiser, et de participer aux décisions qui les concernent.
Or, dans les trois pays membres, la liberté de la presse est menacée, les partis politiques sont interdits ou marginalisés, et la société civile est sous pression. Comment une Confédération peut-elle prétendre incarner les aspirations des populations lorsque ces dernières sont privées de moyens d’expression ?
Les défis concrets des Sahéliens – insécurité, pauvreté, déplacements forcés, chômage, pénuries – ne seront pas résolus par des textes ou des cérémonies. Un Parlement ne nourrit pas une famille. Une commission ne remplace pas une école détruite. La priorité devrait être de construire des institutions au service des citoyens, et non l’inverse.
L’AES reproduit-elle le modèle qu’elle critique ?
L’Alliance des États du Sahel s’est construite en opposition à la CEDEAO, accusée d’être trop intrusive et de défendre des intérêts étrangers. Pourtant, le nouveau Parlement de l’AES reproduit certaines des structures qu’elle dénonce, tout en affaiblissant davantage les garde-fous démocratiques.
Pourquoi ne pas aller plus loin ? Pourquoi ne pas instaurer un Parlement élu directement par les citoyens ? Pourquoi ne pas constitutionnaliser le multipartisme, la liberté de la presse, l’indépendance de la justice et l’alternance au pouvoir ? L’AES a l’opportunité de faire mieux que la CEDEAO. Mais pour l’instant, elle risque de proposer une copie institutionnelle, sans l’ambition démocratique qui devrait l’accompagner.
Le Togo : un acteur à surveiller
Si Lomé n’est pas membre de l’AES, son rôle dans la recomposition politique régionale mérite une attention particulière. Le Togo de Faure Gnassingbé semble se rapprocher des régimes sahéliens, alors que son propre bilan démocratique suscite des interrogations croissantes.
Depuis la réforme constitutionnelle de 2024, le pays est passé à un régime parlementaire où le président du Conseil des ministres concentre l’essentiel du pouvoir exécutif. Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005, a pris cette fonction en mai 2025, prolongeant ainsi son emprise sur les institutions. Cette transformation a été vivement dénoncée par l’opposition, qui y voit une manœuvre pour contourner les limites présidentielles.
Les tensions se sont cristallisées en juin 2025, lorsque des manifestations contre la réforme ont été réprimées dans le sang, selon des organisations de défense des droits humains. Des restrictions sur les réseaux sociaux et des arrestations ont également été signalées. En juillet 2026, des citoyens togolais défilaient encore pour réclamer le retour à l’ancienne Constitution, dénonçant la concentration du pouvoir entre les mains du président.
Plus récemment, l’arrestation de deux journalistes français a ravivé les craintes sur la liberté de la presse, alors que les médias internationaux comme RFI et France 24 sont toujours interdits de diffusion au Togo depuis 2025.
Le test ultime : la souveraineté des peuples
Le Parlement de l’AES est peut-être un événement historique, mais son succès ne se mesurera pas à ses cérémonies inaugurales. Il se jugera à sa capacité à incarner une véritable représentation populaire.
Une démocratie ne se décrète pas. Elle se construit. L’AES a le choix : elle peut bâtir une Confédération fondée sur la souveraineté des peuples, la liberté politique et la responsabilité des dirigeants. Ou elle peut devenir une coquille institutionnelle, destinée à légitimer des pouvoirs militaires qui, sous couvert de lutte contre l’insécurité, repoussent indéfiniment l’échéance démocratique.
La question est simple : l’AES va-t-elle créer une démocratie, ou se contentera-t-elle d’une façade institutionnelle ? La réponse déterminera si cette alliance régionale sera autre chose qu’une copie mal exécutée de ce qu’elle prétendait combattre.



