La mendicité à Bamako : un miroir déformant des failles d’un système politique
Aux abords des grandes artères de Bamako, un spectacle désormais banal se répète quotidiennement. Des visages marqués par la précarité, des mains tendues sans relâche, des regards qui en disent long sur l’abandon. Pourtant, derrière cette scène se cachent les rouages grippés d’un État malien qui peine à endiguer un phénomène devenu systémique. La mendicité n’est plus une exception, mais une réalité structurelle, symptôme d’une gouvernance en déroute et d’un contrat social rompu avec ses citoyens les plus vulnérables.
Quand la rue devient le dernier recours
Des enfants aux visages faméliques aux adultes frappés par l’âge ou le handicap, les mendiants occupent désormais tous les espaces stratégiques de la capitale : devant les mosquées, les marchés, les feux rouges. Certains, comme ces talibés confié·es à des maîtres coraniques peu scrupuleux, sont littéralement jeté·es dans la rue pour rapporter des sommes quotidiennes sous peine de châtiments. D’autres, livrés à eux-mêmes, survivent tant bien que mal dans un environnement urbain hostile. Malgré les discours officiels sur leur retrait et leur réinsertion, les opérations de ramassage restent des palliatifs éphémères. Faute de structures adaptées et de suivi rigoureux, les personnes interceptées réapparaissent, quelques heures plus tard, aux mêmes carrefours.
Les racines profondes d’un échec collectif
L’explosion de la mendicité à Bamako n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’un enchaînement de dysfonctionnements politiques et sociaux. Au cœur du problème : un État qui a progressivement abandonné ses missions premières au profit d’autres priorités, laissant une jeunesse livrée à son sort.
L’éducation sacrifiée sur l’autel de la précarité
Le système éducatif malien, déjà fragilisé par des décennies de sous-financement, s’effondre sous le poids des réalités socio-économiques. Les familles, incapables de faire face aux coûts d’une scolarité gratuite (quand elle est disponible), préfèrent souvent abandonner leurs enfants à la rue. Les écoles publiques, en nombre insuffisant et en état de délabrement, ne parviennent plus à offrir une alternative crédible. Quant aux médersas informelles, elles prospèrent dans l’ombre, transformant l’apprentissage religieux en machine à exploiter la misère des plus jeunes.
Les quelques mesures prises pour lutter contre ces dérives, comme l’interdiction officielle de la mendicité par les enfants, restent lettre morte. Les autorités, par crainte de heurter des sensibilités locales ou par manque de volonté politique, ferment les yeux sur les abus. Les sanctions annoncées ? Jamais appliquées.
Des ressources publiques détournées, une jeunesse sacrifiée
Le budget de l’État malien, déjà exigu, est davantage orienté vers des dépenses récurrentes – sécurité, fonctionnement administratif – que vers des investissements sociaux. Les fonds alloués à la protection de l’enfance, à l’éducation ou à la santé publique sont soit insuffisants, soit détournés par une bureaucratie opaque et corrompue. Les programmes de réinsertion sociale, souvent financés par des partenaires internationaux, peinent à atteindre leurs bénéficiaires, étouffés par le poids de la mauvaise gestion et des détournements en cascade.
Résultat : une jeunesse désœuvrée, analphabète, privée de tout espoir, devient une proie facile pour les réseaux criminels ou les groupes armés actifs dans la région. La mendicité, loin d’être un simple phénomène de société, devient un accélérateur de crises futures.
Vers une réforme impossible ?
Face à l’ampleur du désastre, les autorités de transition multiplient les annonces : plans de retrait des enfants de la rue, campagnes de sensibilisation, promesses de réforme. Pourtant, sur le terrain, rien ne change. Les mesures restent des exercices de communication, dépourvus de moyens concrets et de suivi. L’État malien, miné par ses propres contradictions, semble incapable de briser ce cercle vicieux.
La mendicité comme symptôme d’un État défaillant
La mendicité à Bamako n’est pas un simple problème de pauvreté ou de précarité : c’est le révélateur d’un État qui a failli à sa mission de protection sociale. En laissant des milliers de citoyens – dont des enfants – livrés à la rue, sans filet de sécurité ni perspective d’avenir, le pouvoir en place trahit un contrat fondamental. Les promesses de développement humain, les discours sur la résilience sociale ? Des mots creusés par des années de négligence.
Sans une refonte radicale des politiques publiques, sans une volonté politique sans faille pour appliquer la loi et protéger les plus vulnérables, le Mali continuera de voir sa jeunesse errer dans les rues, condamnée à tendre la main. Et avec elle, l’espoir d’un pays stable et prospère s’éloignera chaque jour un peu plus.
Que faire face à cette crise ?
- Réinvestir dans l’éducation publique : Rendre la scolarité gratuite, obligatoire et de qualité pour couper l’herbe sous le pied des médersas exploiteuses.
- Sécuriser les budgets sociaux : Mettre fin au détournement des fonds alloués à la protection de l’enfance et à la lutte contre la pauvreté, avec des mécanismes de transparence renforcés.
- Appliquer la loi sans exception : Sanctionner fermement les maîtres coraniques ou autres acteurs exploitant la mendicité des enfants, quel que soit leur statut ou leur influence.
- Créer des structures d’accueil pérennes : Développer des centres de réinsertion adaptés, avec un suivi psychosocial et professionnel pour éviter les retours à la rue.
- Impliquer les communautés locales : Sensibiliser les familles, les leaders religieux et les associations pour briser le cycle de la précarité et de l’exploitation.



