Analyses

Enjeux et rivalités géopolitiques : qui dominera l’avenir du Sahel ?

À première vue, les territoires de la zone sahélienne — s’étendant du Mali jusqu’au Tchad — ne ressemblent en rien à un eldorado pour les investisseurs internationaux. Loin d’être des pôles d’attractivité économique majeure, le Mali, le Burkina Faso et le Niger font face à des indicateurs macroéconomiques alarmants. Au Mali, par exemple, près de la moitié de la population (47 %) a moins de 15 ans, tandis que les terres cultivables ne représentent qu’un quart de la superficie totale. Le pays occupe une fragile 188e place mondiale selon l’indice de développement humain du PNUD, avec 45 % de ses habitants vivant sous le seuil de pauvreté. La situation est tout aussi préoccupante à Ouagadougou et Niamey, où les taux de pauvreté atteignent respectivement 40 % et 60,5 % selon la Banque mondiale.

Ces trois nations enclavées sont aujourd’hui dirigées par des autorités militaires issues de coups d’État, regroupées au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES). Soutenue diplomatiquement par le Kremlin, cette coalition affiche une posture fermement hostile à l’influence française et occidentale. Si ce virage idéologique promettait une souveraineté synonyme de prospérité, les résultats économiques se font attendre. Dans ce contexte de rupture, deux puissances voisines, l’Algérie et le Maroc, tentent de s’imposer comme des partenaires incontournables.

Le Maroc et l’ambition d’une façade atlantique

À travers le projet colossal du port Dakhla Atlantique, le Royaume chérifien ambitionne de créer au Sahara occidental un pôle logistique équivalent au complexe Tanger Med. Prévu pour être opérationnel en 2029, ce hub maritime se veut une passerelle stratégique entre l’Afrique de l’Ouest et les Amériques. Rabat a déjà ouvert ses portes aux dirigeants de l’AES pour leur proposer une solution de désenclavement radicale : un accès direct à l’océan Atlantique via une future ligne ferroviaire.

Pour le Maroc, cette initiative vise à démontrer que son modèle de développement pour le Sahara occidental profite à toute la région. En stimulant l’économie locale, le Royaume espère offrir des perspectives à une jeunesse sahélienne dont la population devrait doubler en une décennie, freinant ainsi indirectement l’expansion des groupes terroristes dans la zone.

L’Algérie et le pari de l’énergie transsaharienne

De son côté, l’Algérie mise sur la diplomatie énergétique pour renforcer ses liens avec ses voisins du sud. Après une période de tensions, Alger a renoué le dialogue avec Abderrahmane Tiani, le chef de la transition au Niger. La proposition algérienne repose sur la relance du gazoduc transsaharien (TSGP), une infrastructure de 4 800 kilomètres destinée à acheminer le gaz naturel du Nigeria vers l’Europe en transitant par le Niger.

Le géant pétrolier Sonatrach prendrait en charge les travaux sur le territoire nigérien, tout en s’engageant à former les cadres locaux. Cet argument de transfert de compétences se veut une alternative au modèle chinois, souvent critiqué pour son manque d’implication de la main-d’œuvre locale dans la gestion des ressources stratégiques.

Deux visions concurrentes pour une région sous tension

Alors que des discussions internationales sur le plan d’autonomie du Sahara occidental se poursuivent à Madrid et Washington, l’issue de ce conflit cinquantenaire reste la clé d’une possible coopération régionale. Une résolution permettrait à l’Algérie et au Maroc de coordonner leurs efforts face aux défis sécuritaires et démographiques du Sahel, empêchant les pays de l’AES de tirer profit de la rivalité entre les deux puissances maghrébines.

Actuellement, ces deux stratégies — l’une axée sur les infrastructures portuaires et l’autre sur l’énergie — s’opposent malgré leur complémentarité évidente. Cette division est exacerbée par des tensions diplomatiques récentes, à l’image des échanges acerbes entre le Premier ministre malien, Abdoulaye Maïga, et le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, illustrant la complexité des rapports de force dans cette partie de l’Afrique.