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Coopération militaire France-Tchad : le pari risqué de Déby sur sa crédibilité souverainiste

Un rapport publié début juin 2026 a révélé que plusieurs officiers français sont retournés à N’Djamena depuis la mi-avril pour relancer la coopération militaire entre la France et le Tchad, moins de deux ans après la fin de la présence militaire française. Cette information, analysée par l’expert en sécurité Silas Wadingar, soulève des questions sur l’image de Mahamat Idriss Déby Itno.

Selon cette analyse, bien que Paris assure ne pas envisager un redéploiement permanent de ses forces, la simple reprise des échanges de renseignements et de la coopération militaire interroge sur les conséquences pour le président tchadien et son discours souverainiste.

Une contradiction avec le discours souverainiste

Depuis le départ des troupes françaises, Mahamat Déby a présenté cette décision comme une victoire de la souveraineté nationale et une reconquête de l’indépendance stratégique du Tchad. Il l’a liée à un discours d’émancipation vis-à-vis des dépendances étrangères, en phase avec le panafricanisme montant. Dès lors, la reprise de la coopération militaire avec Paris, même limitée, peut être perçue comme un recul par rapport à une décision emblématique. Les autorités tchadiennes avaient justifié la fin des accords par l’absence de résultats concrets et la pression populaire réclamant le départ des Français.

Un risque pour l’image régionale du Tchad

L’expert estime que le Tchad avait consolidé son image de puissance régionale en matière de sécurité, grâce à la coopération avec ses voisins et à la diversification de ses partenariats. Déby s’était posé en médiateur régional et acteur clé de la stabilisation au Sahel et en Afrique centrale. Mais le retour sous le parapluie du renseignement français pourrait fragiliser cette image et donner l’impression que N’Djamena n’a pas réussi à s’affranchir de son partenaire traditionnel. De plus, la décision de mettre fin à la présence française répondait à une demande populaire ; tout rapprochement risque de mécontenter une opinion publique qui considérait le retrait comme un acquis souverain.

La France, adversaire politique de Déby

Le paradoxe est que la France, qui revient comme partenaire sécuritaire, a été ces deux dernières années une source de pression sur le régime de Déby. En juillet 2024, des accusations de détournement de fonds publics visant le président et sa famille ont été relayées par la justice française, avec des enquêtes sur des dépenses somptuaires. Ces dossiers ont été réactivés en mars 2026, avec des spéculations sur un gel d’avoirs. Pour l’analyste, coopérer avec un État qui a utilisé ses institutions contre le chef de l’État soulève des questions de confiance.

Par ailleurs, la France a accueilli à Nantes, en octobre 2025, le plus grand rassemblement de l’opposition tchadienne, réunissant près d’une vingtaine d’organisations politiques et politico-militaires pour coordonner leur lutte contre N’Djamena. Paris a aussi joué un rôle dans l’affaire Succès Masra, via des avocats français, son transfert médical en France, et la médiatisation du dossier au Parlement français et dans des instances européennes.

Entre impératifs sécuritaires et coût politique

Personne ne nie les défis sécuritaires croissants au lac Tchad et aux frontières orientales et septentrionales. Mais la question est de savoir si les bénéfices sécuritaires d’un rapprochement avec Paris justifient le coût politique et symbolique. Le président Déby a bâti sa légitimité sur un discours de souveraineté et de rejet de la dépendance. Toute reprise de la coopération militaire avec la France affaiblirait sa crédibilité et offrirait à ses adversaires une occasion de remettre en cause son projet souverainiste. L’expert conclut en demandant comment justifier un retour vers un partenaire qui a accueilli l’opposition, critiqué le régime et tenté de le pressuriser, avant de le présenter comme indispensable à la sécurité nationale.