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Burkina Faso : quatre ans de pouvoir Traoré, la souveraineté coûte-t-elle trop cher à la population ?

Ouagadougou — Le 30 septembre 2022 marquait un tournant dans l’histoire contemporaine du Burkina Faso. Ce jour-là, le capitaine Ibrahim Traoré renversait le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, s’emparant des rênes d’un pays en proie à une crise sécuritaire sans précédent. Quatre ans plus tard, son pouvoir affiche une ambition claire : restaurer la souveraineté nationale, libérer le territoire des groupes armés et rompre avec les dépendances historiques. Pourtant, cette quête de puissance se heurte à une réalité brutale : celle d’un bilan humain lourd, où sécurité, libertés et dignité des Burkinabè restent des enjeux majeurs.

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Une reconquête territoriale ambitieuse, mais des résultats en demi-teinte

Dès son arrivée au pouvoir, Ibrahim Traoré place la lutte contre les groupes djihadistes au cœur de sa stratégie. Le renforcement des forces armées burkinabè et la création des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) — des civils armés pour soutenir l’armée — sont présentés comme des leviers décisifs. Le discours officiel vante des avancées territoriales, affirmant avoir repris des zones auparavant sous contrôle ou menacées par les groupes armés.

Pourtant, les chiffres et les faits contredisent partiellement ce récit. Malgré les efforts militaires, les attaques des groupes djihadistes persistent. Selon l’Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED), ces groupes conservent une capacité opérationnelle significative. Les attaques contre les civils, notamment dans les régions du Sahel, du Nord et de l’Est, restent un fléau quotidien. L’État revendique un contrôle accru, mais l’insécurité, elle, ne disparaît pas.

Les limites d’une victoire militaire sans paix sociale

Le paradoxe est frappant : comment parler de reconquête quand la peur s’installe dans le quotidien des Burkinabè ? Les zones « libérées » redeviennent parfois des théâtres de violence, et les populations, prises entre deux feux, paient le prix fort. Les succès militaires, s’ils existent, ne se traduisent pas toujours par une amélioration tangible de la sécurité pour les citoyens.

Plus de deux millions de déplacés : le visage humain d’une crise durable

Le déplacement forcé des populations est l’un des marqueurs les plus douloureux de ces quatre années. À la fin 2025, plus de 2,06 millions de Burkinabè avaient été contraints de quitter leur foyer, selon le HCR. Ce chiffre, en constante augmentation, reflète l’ampleur de la crise : villages incendiés, routes coupées, écoles et centres de santé abandonnés. Mais au-delà des chiffres, ce sont des destins brisés — des familles entières contraintes à des conditions de vie précaires dans des camps surpeuplés.

Ces déplacements ne sont pas uniquement le fait des groupes armés. Des rapports, comme ceux de Human Rights Watch, documentent des violences attribuées aux forces de sécurité et aux VDP. Des civils sont accusés de collaborer avec les djihadistes et subissent des exactions. Entre 2023 et 2025, au moins 1 800 morts civils auraient été recensés, selon l’organisation. La question se pose alors : une reconquête territoriale peut-elle se justifier si elle s’accompagne d’un tel coût humain ?

Des civils pris en étau entre deux violences

Les populations se retrouvent souvent prises entre les groupes armés, l’armée régulière et les VDP. Dans ce contexte, les accusations de complicité avec les djihadistes deviennent une épée de Damoclès. Les déplacés, en plus de fuir la violence, doivent aussi craindre les représailles des forces de l’ordre. La méfiance s’installe, et la cohésion sociale se fragilise.

Les enfants, en particulier, paient un lourd tribut : déscolarisation, malnutrition, traumatismes. Les écoles fermées, les champs abandonnés, les marchés désertés — autant de symptômes d’un pays où la vie normale semble de plus en plus inaccessible.

Journalistes et opposants sous le feu des pressions

La liberté de la presse, pilier de toute démocratie, a également subi de plein fouet les quatre années de pouvoir d’Ibrahim Traoré. Reporters sans frontières (RSF) alerte sur un recul sans précédent de l’espace médiatique. En 2025, plusieurs journalistes ont été arrêtés, enrôlés de force dans l’armée ou interrogés par les services de sécurité. Le cas d’Atiana Serge Oulon, directeur de publication du journal L’Événement, est emblématique : enlevé en juin 2024, il aurait été détenu secrètement à Ouagadougou, loin des zones de combat, selon une enquête publiée en 2026.

Les enrôlements forcés ne concernent pas seulement les journalistes. Human Rights Watch rapporte que des militants, des opposants, voire des magistrats, auraient été réquisitionnés sous prétexte de défense nationale. Une pratique qui interroge : jusqu’où l’État peut-il étendre son droit de mobilisation sans basculer dans l’arbitraire ?

L’enrôlement forcé, un outil de répression déguisé ?

Dans un pays en guerre, l’État dispose de mécanismes pour mobiliser la population au nom de la défense nationale. Mais quand ces procédures deviennent systématiques et ciblent des détracteurs du pouvoir, elles perdent leur légitimité. Les organisations de défense des droits humains soulignent l’absence de garanties légales pour ceux qui en sont victimes. Comment contester une affectation quand les recours sont étouffés et que la pression est omniprésente ?

La frontière entre mobilisation patriotique et sanction politique s’efface peu à peu. Et dans ce flou, c’est la confiance des Burkinabè dans leurs institutions qui se dégrade.

Souveraineté versus libertés : le dilemme d’un pouvoir en quête d’autonomie

Ibrahim Traoré a fait de la souveraineté une bannière. Le Burkina Faso a tourné la page de la coopération avec ses anciens partenaires occidentaux, se rapprochant de la Russie, du Mali et du Niger au sein de l’Alliance des États du Sahel. La recherche d’une autonomie stratégique, notamment dans le secteur minier, est présentée comme une victoire.

Pourtant, cette quête d’indépendance s’accompagne d’un durcissement politique. Des journalistes, des militants et des opposants auraient été arrêtés, détenus arbitrairement ou contraints à l’exil. Les arrestations de défenseurs des droits humains se multiplient, et les procès politiques s’enchaînent. Comment concilier affirmation nationale et respect des libertés fondamentales ?

La souveraineté ne peut se construire sur les ruines des droits humains. Pourtant, au Burkina Faso, le débat est loin d’être tranché.

Bilan mitigé : entre promesses inachevées et défis persistants

Quatre ans après le coup d’État de septembre 2022, le bilan d’Ibrahim Traoré oscille entre avancées et reculs. D’un côté, une armée renforcée, une stratégie de mobilisation des civils et une volonté d’autonomie affichée. De l’autre, une insécurité persistante, des déplacements massifs et des libertés étouffées.

Les promesses de sécurité, de prospérité et de dignité peinent à se concrétiser. Les Burkinabè, eux, restent confrontés à un quotidien fait de privations, de peur et d’incertitude. La question n’est plus seulement celle de la reconquête territoriale, mais aussi celle du prix à payer pour la préserver.

Au Burkina Faso, l’enjeu des années à venir sera double : poursuivre la lutte contre les groupes armés tout en restaurant la confiance entre l’État et ses citoyens. Sans cela, la souveraineté tant revendiquée restera un vain mot, et le pays continuera de payer le prix fort de l’instabilité.

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Mariam Sidibé
Journaliste