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Niger : le basculement silencieux qui ébranle la presse après la disparition de Moussa Kaka

C’est un tournant que redoutaient les rédactions nigériennes. La disparition de Moussa Kaka, figure emblématique du journalisme au Niger, ne relève pas d’un simple fait divers. Elle marque une rupture dans un paysage médiatique déjà fragilisé par trois années de pressions incessantes. Depuis la prise de pouvoir du général Abdourahamane Tiani le 26 juillet 2023, les professionnels de l’information travaillent sous contrainte permanente. Mais avec l’absence inexpliquée de ce patron de presse, un seuil semble franchi. Cette affaire, qui survient moins d’une semaine après la libération d’un confrère détenu pendant dix mois, impose une question brutale : que reste-t-il de la liberté de la presse quand les journalistes eux-mêmes ne sont plus certains de rentrer chez eux ?

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Moussa Kaka, une absence qui sidère les rédactions nigériennes

Où se trouve Moussa Kaka ? La question tourne en boucle à Niamey, dans les salles de rédaction comme dans l’intimité de sa famille.

Le 31 août 2026, aux alentours de 19 heures, le directeur général de Radio-Télévision Saraounia quitte son bureau de Niamey pour rejoindre son domicile. Il n’y arrivera jamais. Depuis, plus aucune nouvelle. Ses proches, ses collègues et ses amis sont plongés dans l’incertitude la plus totale.

Cette disparition frappe un homme qui incarne près de quarante ans de journalisme nigérien. Ancien correspondant pour des médias internationaux de premier plan, dont Radio France Internationale, il a bâti et développé Radio-Télévision Saraounia, devenue une référence dans le paysage audiovisuel national.

Reporters sans frontières a immédiatement réagi. L’organisation demande aux autorités nigériennes de mobiliser tous les moyens nécessaires pour retrouver le journaliste et faire la lumière sur les circonstances de sa disparition. RSF a également saisi le Groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées ou involontaires.

À ce stade, aucun élément public ne permet d’établir une responsabilité directe des autorités nigériennes. Mais le contexte, lui, pèse lourdement.

Le précédent Serge Mathurin Adou : un scénario qui hante les esprits

L’histoire récente du Niger offre un précédent troublant. En septembre 2024, le journaliste ivoirien Serge Mathurin Adou, installé à Niamey et collaborant notamment avec Canal 3, disparaît à son tour.

Il avait informé son épouse qu’il devait répondre à une convocation de la police judiciaire. Puis, plus rien. Pendant des semaines, ses proches restent sans information sur sa localisation. Les organisations professionnelles ivoiriennes s’alarment. Le gouvernement de Côte d’Ivoire annonce suivre le dossier et entreprendre des démarches auprès des autorités nigériennes.

Le journaliste sera finalement retrouvé vivant, détenu par les autorités nigériennes et inculpé pour « atteinte à la sûreté de l’État » dans une affaire liée à des accusations de déstabilisation visant le Burkina Faso.

Ce cas démontre qu’au Niger, un journaliste peut être considéré comme disparu pendant plusieurs semaines avant que son lieu de détention ne soit officiellement confirmé. Il ne permet toutefois pas d’établir que la disparition de Moussa Kaka suit le même scénario.

Depuis le putsch de 2023, un climat qui n’a cessé de se dégrader

Le 26 juillet 2023, le président Mohamed Bazoum est renversé par des militaires dirigés par le général Abdourahamane Tiani. Ce changement de régime marque un tournant pour les médias nigériens.

Les autorités de transition prennent rapidement des mesures contre plusieurs médias internationaux. Les signaux de RFI et de France 24 sont suspendus. Les relations avec plusieurs rédactions étrangères se détériorent.

Pour Reporters sans frontières, ce coup d’État constitue le point de départ d’une dégradation majeure de la liberté de la presse au Niger. L’organisation documente depuis cette période une multiplication d’arrestations, de détentions et de poursuites judiciaires visant des journalistes.

Dans ce contexte, les sujets considérés comme sensibles — l’armée, la sécurité, la gouvernance, les relations internationales ou le fonctionnement du pouvoir — deviennent particulièrement difficiles à traiter.

Samira Sabou : le premier signal d’alerte

Quelques semaines seulement après le putsch, l’affaire de la journaliste et blogueuse Samira Sabou provoque une vive inquiétude.

Le 30 septembre 2023, elle est arrêtée à Niamey par des hommes en civil se présentant comme des policiers. Pendant plusieurs jours, ses proches ignorent où elle se trouve. Reporters sans frontières dénonce une détention secrète et exige des explications. Samira Sabou réapparaît finalement dans les locaux de la police judiciaire, est détenue plusieurs jours, puis libérée.

Son cas devient l’un des premiers symboles de la pression nouvelle exercée sur les journalistes depuis le changement de régime.

2024 : L’année où les arrestations s’enchaînent

En avril 2024, Ousmane Toudou est interpellé dans un contexte politique tendu. Journaliste et ancien conseiller en communication du président déchu Mohamed Bazoum, il est poursuivi pour des accusations liées à la sûreté de l’État.

Quelques jours plus tard, Soumana Idrissa Maïga, directeur de publication du quotidien L’Enquêteur, est arrêté à son tour. Son interpellation intervient après la publication d’un article consacré à la présence présumée d’équipements d’écoute dans des bâtiments officiels.

Il est inculpé pour « atteinte à la défense nationale » et placé en détention. Après plus de deux mois de prison, il obtient une liberté provisoire en juillet 2024. Le Comité pour la protection des journalistes et RSF dénoncent alors les poursuites engagées contre lui.

2025 : Une pression qui change d’échelle

L’année 2025 confirme la tendance à la multiplication des arrestations.

En janvier, Seyni Amadou, rédacteur en chef de Canal 3 TV, est arrêté après la diffusion d’un « baromètre » évaluant les performances des membres du gouvernement. La chaîne est suspendue et sa carte de presse est visée. Il est finalement libéré quelques jours plus tard. RSF dénonce une atteinte à la liberté de la presse et appelle les autorités à cesser les mesures de pression contre les médias.

Le même mois, Gazali Abdou Tasawa, correspondant de Deutsche Welle, est arrêté après un reportage consacré aux conditions de vie des migrants et des réfugiés nigériens à Niamey. RSF qualifie sa détention d’arbitraire.

En mai, trois journalistes de Sahara FM — Hamid Mahmoud, Mahaman Sani et Massaouda Jaharou — sont arrêtés après une émission consacrée à la coopération militaire entre le Niger et la Russie. Le Comité pour la protection des journalistes dénonce alors une nouvelle utilisation de procédures judiciaires contre des professionnels des médias travaillant sur des sujets sensibles.

Six journalistes arrêtés dans une même affaire

Le 30 octobre 2025, six journalistes et professionnels des médias sont arrêtés à Niamey : Moussa Kaka, Abdoul Aziz Idé, Ibro Chaibou, Souleymane Brah, Youssouf Sériba et Oumarou Kané.

Ils sont poursuivis dans une affaire liée à la diffusion sur les réseaux sociaux d’une invitation à une conférence de presse. Trois d’entre eux sont libérés sous contrôle judiciaire. Les trois autres — Ibro Chaibou, Youssouf Sériba et Oumarou Kané — restent en détention.

Youssouf Sériba et Oumarou Kané seront finalement libérés en juillet 2026. Ibro Chaibou, lui, est libéré le 28 août 2026, après près de dix mois derrière les barreaux. Quelques jours seulement après cette libération, Moussa Kaka disparaît. La chronologie est troublante, mais elle ne permet pas, à elle seule, d’établir un lien entre les deux événements.

Treize journalistes arrêtés en 2025 : l’ampleur d’une pression systématique

Selon la Media Foundation for West Africa, 13 journalistes ou professionnels des médias ont été arrêtés au Niger au cours de l’année 2025. Ce chiffre donne la mesure des pressions exercées sur la profession. Il ne recense pas seulement les journalistes détenus sur de longues périodes, mais également ceux arrêtés puis rapidement libérés.

À ces arrestations s’ajoutent les suspensions de médias et les restrictions visant certaines rédactions étrangères.

Le classement RSF : un indicateur de la chute

Le classement mondial de la liberté de la presse publié par Reporters sans frontières fournit un autre indicateur de cette dégradation. En 2025, le Niger occupait la 83ᵉ place sur 180 pays. Dans le classement 2026, il chute à la 120ᵉ place, soit une perte de 37 places en une seule année.

Pour RSF, cette évolution traduit notamment la multiplication des arrestations de journalistes, des poursuites et des restrictions imposées aux médias depuis le coup d’État de 2023. L’organisation souligne également l’impact de la législation sur la cybercriminalité, qui peut exposer les journalistes à des poursuites pénales pour certains contenus publiés en ligne.

Après les arrestations, les disparitions : quel avenir pour la presse nigérienne ?

La disparition de Moussa Kaka ne doit pas servir à tirer des conclusions qui ne seraient pas établies par les faits. Mais elle intervient dans un contexte qui ne peut être ignoré.

Depuis le coup d’État de juillet 2023, les journalistes nigériens ont été confrontés à des arrestations, des détentions, des suspensions et des procédures judiciaires. Certains ont été libérés après quelques jours. D’autres ont passé des mois en prison. Serge Mathurin Adou a été porté disparu avant que sa détention ne soit révélée. Et aujourd’hui, c’est Moussa Kaka qui manque à l’appel.

Une enquête transparente apparaît donc indispensable. Pour sa famille, d’abord. Pour ses collègues, ensuite. Mais aussi pour l’ensemble de la société nigérienne.

Car la liberté de la presse ne se mesure pas seulement au nombre de journaux ou de radios autorisés à fonctionner. Elle se mesure aussi à la capacité des journalistes à enquêter, à questionner le pouvoir et à rendre compte des faits sans craindre d’être arrêtés, poursuivis ou réduits au silence.

Au Niger, la question dépasse donc désormais le seul sort de Moussa Kaka. Elle touche au droit des citoyens à être informés. Et lorsqu’un journaliste disparaît dans un contexte où tant d’autres ont déjà été arrêtés ou détenus, une autre question finit forcément par s’imposer : que reste-t-il de la liberté de la presse lorsque ceux qui sont chargés de l’exercer ne sont plus certains de pouvoir rentrer chez eux ?

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