Bruno Fuchs prône une négociation avec le JNIM au Mali : analyse d’une position controversée
La position de la France sur la crise que traverse le Mali s’éclaircit progressivement. Bruno Fuchs, président de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française et proche collaborateur d’Emmanuel Macron, a récemment partagé une analyse tranchée sur le sujet. Lors d’une intervention remarquée, ce député centriste (Modem) a défendu l’idée d’une négociation directe avec le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à al-Qaida.
Alors que Paris affiche une volonté de tourner la page des tensions postcoloniales – évoquant la suppression des « irritants » comme le franc CFA ou les restrictions de visas –, cette proposition révèle une contradiction profonde. D’un côté, la France promet de renoncer à son héritage françafricain ; de l’autre, elle maintient une obsession pour la reconquête de son influence face à la Russie, perçue comme un rival stratégique en Afrique.
L’interview de Bruno Fuchs a surtout mis en lumière une contradiction encore plus frappante concernant le Mali. Comme d’autres responsables militaires et politiques français, il semble se féliciter de l’attaque du 25 avril, tout en affirmant que « les Russes sont en train de négocier leur départ de Bamako » et que « la junte au pouvoir va tomber dans quelques semaines ou mois ». Cette prédiction, qui s’appuie sur une lecture optimiste de la situation, rappelle une déclaration récente d’Emmanuel Macron à Nairobi : « le départ des militaires français n’est sans doute pas la meilleure décision que les putschistes ont prise pour leur pays ».
Une junte malienne en position de faiblesse ?
Interrogé sur la possibilité que la France se réjouisse de l’échec des forces russes dans le nord du Mali, Bruno Fuchs a éludé la question en reprenant mot pour mot la phrase du président français : « D’avoir sorti le partenaire français, c’est contre-productif ». Le député centriste a ensuite développé son scénario : « La junte malienne a peu de jours ou de semaines devant elle. Aujourd’hui, elle est en position de faiblesse face au Front de libération de l’Azawad (FLA) et au JNIM. Le régime actuel au Mali va donc changer dans un avenir proche, c’est inéluctable ».
Il a ensuite proposé une vision manichéenne des choix qui s’offriraient aux Maliens : « les Maliens doivent choisir entre les djihadistes intégristes – pas pour tous, bien sûr – et les rebelles du FLA d’un côté, et de l’autre la vie démocratique, les libertés publiques, la vie d’avant au Mali ». Une rhétorique qui semble oublier les quatorze années de guerre et de souffrance endurées par la population malienne.
Intégrer le JNIM dans le jeu politique malien : une solution réaliste ?
Bruno Fuchs a ensuite détaillé deux scénarios possibles pour l’avenir politique du Mali. Le premier suppose que Bamako accepte d’ouvrir des négociations. Selon lui, « si la junte et le président Assimi Goïta font preuve de raison, ils engagent des discussions. Une période de transition de trois à six mois pourrait alors s’ouvrir, avec un militaire de la Transition – sans nommer Assimi Goïta – menant le pays jusqu’à des élections dans les trois ou six mois ». Un calendrier jugé irréaliste par de nombreux observateurs.
Il a également soulevé une question centrale : « comment intégrer le JNIM dans la gouvernance ? ». Une interrogation qui prend une dimension particulière quand on sait que ce groupe, affilié à al-Qaida, a été la cible principale de la France au Sahel, avec la perte de 57 soldats dans les combats contre cette organisation. Bruno Fuchs affirme pourtant disposer d’informations de première main sur les intentions du JNIM : « Je pense que le JNIM est prêt à déposer les armes et à arrêter la lutte armée, à condition de participer à la vie politique du pays. Pas pour prendre le contrôle du Mali, mais pour y contribuer ». Une affirmation qui laisse sceptique, d’autant que le député n’explique pas pourquoi un groupe aussi puissant se contenterait d’une place symbolique dans le système politique.
Cette proposition soulève un dilemme politique et moral : « Que faisons-nous, nous Européens ou Français ? Acceptons-nous cette transition où le JNIM joue un rôle politique, ou la rejetons-nous ? Je n’ai pas la réponse, mais c’est un vrai problème de conscience ». Une question qui dépasse largement les intérêts français ou européens : elle concerne avant tout les Maliens.
L’Afghanistan comme scénario catastrophe
Bruno Fuchs a ensuite évoqué un deuxième scénario, qu’il qualifie de « schéma ultime » : « Si la junte refuse toute négociation et s’obstine, elle finira par s’affaiblir. Les Russes, contrairement à leurs déclarations, sont en train de négocier leur départ. Dans ce cas, la chute de la junte sera inévitable. Et si cela n’est pas négocié, les conséquences seront pires ». Des conséquences pour qui ? Pour le Mali, la région ou la France ? Le député n’a pas précisé.
Il a ensuite détaillé ce que pourrait donner une éventuelle négociation : « On pourrait imaginer un schéma à la mauritanienne, c’est-à-dire un régime religieux ; ou un schéma nigérian, avec un État fédéral où certaines régions appliquent la charia et d’autres non ». Une proposition floue, d’autant que le Mali n’est pas structuré en régions autonomes comme le Nigeria. « Comment garantir la représentativité de chaque communauté dans la vie politique ? », a-t-il demandé sans apporter de réponse concrète.
Le deuxième scénario, qu’il considère comme le pire, est celui de l’« Afghanistan en plein cœur du Sahel ». Une perspective qu’il rejette catégoriquement : « Je ne souhaite pas qu’on puisse avoir un Afghanistan au Mali, car cela aurait des répercussions sur toute la zone : la Guinée, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo ». Une crainte partagée par de nombreux observateurs, mais qui reste à démontrer.
Les Russes prêts à négocier leur départ
Interrogé sur la présence russe à Bamako, Bruno Fuchs a répondu sans ambiguïté : « Ils négocient. Ils ont replié leurs positions. Il y a des négociations en cours ». Selon lui, leur départ dépendrait du JNIM et de la junte, mais les Russes « seraient prêts à rentrer, moyennant des garanties sur les actifs qu’ils exploitent aujourd’hui, comme les mines d’or ». Une position qui interroge la légitimité de Moscou à exploiter ces ressources, mais aussi celle de Paris.
Bruno Fuchs a conclu en revenant sur la nécessité de tourner la page de la Françafrique, tout en maintenant une vision paternaliste de l’Afrique francophone. Pour lui, la France et l’Europe restent plus légitimes que la Russie pour exploiter les ressources du Mali, car elles sont « fiables dans leurs engagements ». Une affirmation qui contraste avec les échecs militaires et politiques de la France au Sahel.
En résumé, la position de Bruno Fuchs sur le Mali révèle une stratégie à double vitesse : d’un côté, une volonté affichée de renouer avec l’Afrique ; de l’autre, une obsession pour la reconquête d’une influence perdue face à la Russie, au mépris des réalités locales.



