Analyses

Coup d’état au Niger: les enjeux d’une région sous pression

Après le Mali et le Burkina Faso, le Niger, dernier partenaire clé des nations occidentales au Sahel, est le théâtre d’un nouveau coup d’État. La présence croissante de mercenaires du groupe Wagner et de factions islamistes militantes dans la région soulève de vives inquiétudes quant à l’avenir de la stabilité sécuritaire.

1. Les événements marquants du putsch au Niger

Le 26 juillet, un groupe de militaires a annoncé à la télévision avoir pris le pouvoir, se constituant en Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP). Cette prise de contrôle a entraîné la suspension de la Constitution, l’arrestation du président en exercice, la fermeture des frontières nationales et l’instauration d’un couvre-feu.

Le général Abdourahamane Tiani, qui dirigeait la garde présidentielle, a été proclamé nouveau chef de l’État.

Le général Abdourahamane Tiani lit une déclaration à la télévision.

Le général Abdourahamane Tiani s’est autoproclamé chef de l’État.

Photo : ortn – télé sahel/afp via getty / –

Bien que tous les détails ne soient pas encore connus, le professeur agrégé en études internationales Bruno Charbonneau, du Collège militaire royal de Saint-Jean, suggère que des tensions internes pourraient être à l’origine de ce renversement. Le général Tiani, menacé de perdre son poste, aurait initié cette mutinerie transformée en coup d’État.

Abdourahamane Tiani avait conservé son rôle de chef de la garde présidentielle sous l’ancien président Mahamadou Issoufou (2011-2021) et avait été reconduit par Mohamed Bazoum, élu en 2021.

Adib Benchérif, professeur adjoint à l’Université de Sherbrooke, souligne la singularité de ce coup de force: « Le coup d’État a été mené par le chef de la garde présidentielle, un corps qui avait pour objectif de protéger le président. » Initialement, certains membres du gouvernement ont minimisé l’événement, le qualifiant de simple « mouvement d’humeur », peinant à croire à un véritable putsch.

Historiquement, le Niger a connu plusieurs coups d’État depuis son indépendance, l’armée intervenant souvent pour « réajuster la gouvernance ». Cependant, M. Benchérif note que cette fois-ci, la situation était différente: « la gouvernance au Niger fonctionnait relativement bien. On n’était pas nécessairement dans une crise institutionnelle, comme les précédentes fois. »

Les putschistes ont justifié leur action par « la dégradation continue de la situation sécuritaire, la mauvaise gouvernance économique et sociale », un discours qui rappelle étrangement ceux des militaires ayant pris le pouvoir au Mali et au Burkina Faso ces dernières années.

Bruno Charbonneau observe: « Les militaires nigériens se justifient en disant que le gouvernement est incompétent et que la situation sécuritaire se détériore. C’est quasiment du copier-coller des discours qu’on a entendus au Mali, au Burkina Faso ou en Guinée. »

Malgré ces affirmations, le Niger se trouvait dans une position plus favorable que ses voisins, même sur le plan sécuritaire, selon M. Benchérif. Ce coup d’État représente un revers majeur pour les pays occidentaux, le Niger étant considéré comme leur dernier rempart contre l’instabilité régionale au Sahel.

En mars dernier, le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, avait salué le Niger comme un « modèle de résilience, de démocratie et de coopération », annonçant une aide de 150 millions de dollars pour la région. Environ 1500 soldats français, déplacés du Mali, étaient stationnés au Niger pour la lutte antiterroriste, aux côtés de drones et d’avions de combat. Les États-Unis y maintiennent également environ 1100 employés dédiés au renseignement. L’Union européenne a lancé une mission d’entraînement de trois ans, et l’Italie compte 300 soldats sur place.

2. La situation actuelle et les réactions internationales

Le président déchu, Mohamed Bazoum, refuse de démissionner. Retenu au palais présidentiel de Niamey, il a sollicité l’aide du gouvernement américain et de la communauté internationale pour restaurer l’ordre constitutionnel, notamment dans une tribune publiée par le Washington Post.

Le président Bazoum parle à une tribune.

Le président du Niger, Mohamed Bazoum, avait livré une allocution en juin 2022 à Paris à l’occasion du Sommet pour un nouveau pacte financier mondial. (Photo d’archives)

Photo : Associated Press / Ludovic Marin

Les pays européens ont rapidement organisé des opérations de rapatriement pour leurs ressortissants, et un millier de personnes, dont 577 Français, ont déjà quitté le Niger. La France, en tant qu’ancienne puissance coloniale, est particulièrement visée par la junte, qui a annoncé la révocation d’accords de coopération militaire et la suspension des diffusions de France 24 et RFI.

Les nations voisines exercent une forte pression sur le Niger pour le retour à l’ordre constitutionnel. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CÉDÉAO), réunie à Abuja, a lancé un ultimatum d’une semaine, expirant le 6 août, exigeant la libération et la réintégration du président Bazoum, n’excluant pas un recours à la force.

Cette fermeté a surpris les observateurs. M. Charbonneau note: « Contrairement au Mali et au Burkina Faso, où on n’a pas fait beaucoup de pression, de nombreuses organisations et de nombreux gouvernements condamnent le coup d’État au Niger. » Adib Benchérif confirme cet étonnement: « On a été tous un peu étonnés de voir qu’ils avaient un ton aussi dur. Mais est-ce qu’ils l’envisagent réellement ou est-ce que c’est du bluff? »

En réponse, le Mali et le Burkina Faso, eux-mêmes dirigés par des juntes militaires, ont déclaré que toute intervention au Niger serait considérée comme une « déclaration de guerre » à leur encontre, menaçant de se retirer de la CÉDÉAO.

3. L’influence russe: un acteur opportuniste?

La présence russe dans la région et l’affichage de drapeaux russes par les manifestants soulèvent des interrogations sur un possible rôle de Moscou dans le putsch. Cependant, les experts estiment qu’une ingérence directe est peu probable.

La Russie est avant tout un acteur opportuniste qui s’empare de vides stratégiques au moment où elle voit que l’Occident perd du terrain.

Des gens manifestent avec des drapeaux russes et une pancarte qui porte la mention « À bas la France, vive Poutine ».

Des Nigériens ont manifesté en faveur de la nouvelle junte à Niamey le 30 juillet 2023.

Photo : AP / Sam Mednick

Bruno Charbonneau explique: « Les Russes ont réussi des coups stratégiques assez importants [dans la région] en alimentant le sentiment antifrançais. » Il nuance cependant, en suggérant que la Russie profite davantage d’une situation déjà tendue plutôt que de la provoquer activement. Néanmoins, les sanctions de la CÉDÉAO et des pays occidentaux, menaçant de suspendre l’aide économique, pourraient inciter la junte à se tourner vers la Russie. Evgueni Prigojine, le chef du groupe de mercenaires Wagner, a d’ailleurs déjà offert son soutien aux nouveaux dirigeants nigériens, saluant le coup d’État comme une émancipation de la tutelle coloniale.

4. L’accueil des Nigériens face au changement

L’arrivée des militaires au pouvoir est perçue avec un certain espoir par une partie de la population.

Une foule dense est réunie devant l'Assemblée nationale du Niger.

Des milliers de Nigériens ont manifesté contre l’imposition de sanctions aux putschistes à Niamey le 3 août 2023.

Photo : Reuters / STRINGER

Nicolas Hubert, chercheur au Centre FrancoPaix de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM, observe qu’une partie des Nigériens associe la pauvreté, la corruption et le statu quo à des régimes soutenus par les Occidentaux, en particulier la France. Il estime que « Même si la France n’est nullement responsable de la situation sociale et économique des populations rurales, elle appuie des régimes qui contribuent à faire perdurer des rapports de domination, d’autorité et d’exploitation. »

Certaines populations, particulièrement les plus jeunes, peuvent voir l’arrivée de militaires au pouvoir comme la solution aux incompétences des précédents gouvernements.

Adib Benchérif partage cette analyse, soulignant que « La démocratie est souvent associée à un modèle corrompu ». Il mentionne même l’existence d’une certaine nostalgie chez certains Nigériens envers la dictature de Seyni Kountché, qui a dirigé le pays de 1974 à 1987.

5. Perspectives et risques pour la stabilité régionale

Si la junte parvient à se maintenir au pouvoir malgré les pressions, les nations occidentales risquent de perdre leur dernier allié majeur dans la lutte contre les groupes terroristes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique, très actifs dans la région.

Deux véhicules militaires devant une bâtisse.

Un point de contrôle militaire à Bawku, dans le nord du Ghana, une région de plus en plus souvent ciblée par les groupes armés actifs au Sahel.

Photo : Getty Images / NIPAH DENNIS

Nicolas Hubert met en lumière la nature transfrontalière de cette insécurité: « Elle est présente au Mali, au Burkina et au Niger, et de plus en plus dans le nord du Bénin, du Nigeria, du Ghana et du Togo, où il y a des attaques pratiquement chaque semaine. »

Selon le Projet de données sur la localisation et les événements des conflits armés (ACLED), les incidents violents impliquant des groupes islamistes militants ont plus que doublé au Sahel depuis 2020. Le Centre d’études stratégiques de l’Afrique observe que « Cela coïncide avec la prise du pouvoir par une junte militaire au Mali en août 2020. Alors que cette dernière a justifié son coup d’État comme étant nécessaire pour faire face à la menace sécuritaire […] plutôt que de diminuer, la tendance de la violence n’a fait que s’accélérer. »

Une tendance similaire est observée au Burkina Faso, où les décès attribuables aux islamistes militants ont augmenté de 69 % depuis le coup d’État, atteignant 3600 victimes.

Le chercheur Nicolas Hubert alerte également sur le risque de détérioration pour les populations rurales déjà vulnérables: « Quand on muscle la réponse militaire, on a [le problème] des exactions à l’encontre des civils. » Il conclut que « Cela risque d’approfondir les dynamiques conflictuelles dans la région. »