Au Mali, derrière la chute des figures politiques : le jeu de pouvoir caché du général goïta

Ce qui se joue au cœur de Bamako dépasse de loin une simple alternance de pouvoir. Derrière les communiqués officiels et les discours lénifiants se cache une opération méthodique : celle de l’effacement systématique de toute une génération d’hommes et de femmes politiques qui ont façonné le Mali pendant près de trente ans. Sous l’ère du général Assimi Goïta, l’ancienne garde n’a pas seulement perdu son influence : elle a été progressivement effacée du paysage national, victime d’un plan d’éradication politique sans précédent.

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Les trois armes de la neutralisation : prison, exil et silence imposé

Pour comprendre l’ampleur de cette purge, il faut disséquer la stratégie mise en œuvre par le régime militaire. Trois outils ont été actionnés simultanément pour venir à bout de la classe politique traditionnelle : la judiciarisation abusive, l’exil forcé et l’autocensure généralisée.

La justice comme machine de guerre politique

Peu importe l’appartenance partisane ou l’influence passée des cibles : la justice malienne, entièrement soumise au pouvoir, est devenue l’instrument privilégié pour écarter les opposants. Les chefs de file des grands partis – ADEMA, RPM, URD – se retrouvent aujourd’hui derrière les barreaux sous des chefs d’accusation aussi flous que « menace à la sûreté de l’État » ou « participation à des activités subversives ». Même ceux qui ont servi les intérêts du régime, comme l’ancien Premier ministre Choguel Maïga, n’ont pas échappé à l’emprisonnement provisoire. La détention préventive, parfois prolongée pendant des mois, sert désormais de levier pour briser toute velléité de résistance.

L’exil, une issue contrainte pour les voix critiques

Face à la répression, des dizaines de cadres politiques, d’anciens ministres et d’universitaires ont choisi de fuir. Abidjan, Dakar, Paris ou d’autres capitales africaines et européennes deviennent des refuges temporaires, loin du contrôle étouffant de Bamako. Pourtant, une fois en exil, ces figures peinent à faire entendre leur voix. Le régime a verrouillé l’espace médiatique national, transformant les plateformes d’expression en déserts. Les déclarations depuis l’étranger sont systématiquement minimisées, voire censurées, tandis que les médias locaux sont placés sous surveillance renforcée.

L’autocensure, dernier rempart contre la répression

Ceux qui restent sur place doivent composer avec un climat de terreur rampante. Les partis politiques ont vu leurs activités suspendues, leurs locaux fermés, et leurs militants harcelés. Dans ce contexte, la moindre prise de parole est perçue comme un acte de trahison. « Haute trahison », « complicité avec des groupes déstabilisateurs » : les accusations pleuvent, transformant le débat démocratique en un exercice périlleux. Les anciens ténors, autrefois habitués aux projecteurs, se retrouvent contraints au mutisme, réduits à l’état de spectres sur la scène politique.

Le rejet populaire : un boulevard pour le pouvoir militaire

Cette éradication n’est pas uniquement le fruit d’une répression ciblée. Elle s’appuie aussi sur une défiance populaire envers l’ancienne classe politique, perçue comme responsable des décennies de corruption, d’incompétence et de gestion calamiteuse des crises sécuritaires. En désignant les partis traditionnels comme les seuls responsables de la faillite de l’État, le général Goïta a su capter l’exaspération des Maliens et en faire un argument imparable en faveur de son pouvoir.

Pourtant, derrière ce discours de « salubrité publique » se profile une manœuvre bien plus profonde. En suspendant sine die les élections et en contournant les mécanismes démocratiques, le régime a définitivement verrouillé la voie à toute alternance. Les canaux traditionnels de représentation, autrefois dominés par les grands partis, sont aujourd’hui réduits à l’impuissance. Les organes de transition, entièrement sous contrôle militaire, ont pris le relais, scellant l’alliance entre le pouvoir et une nouvelle élite issue des rangs de l’armée ou de ses soutiens.

Un pays condamné à l’absence de débat ?

En éliminant les figures historiques de la politique malienne, la junte a certes supprimé la contestation directe. Mais cette victoire à court terme comporte un risque majeur : celui d’un pouvoir isolé, coupé de toute dynamique sociale et économique. L’absence de relève politique structurée prive le Mali de tout espace de médiation, laissant le champ libre à une gouvernance autoritaire, où les urgences sécuritaires et économiques ne sont plus contrebalancées par aucun contre-pouvoir.

Entre l’étouffement des voix critiques et la dissolution des partis, Bamako construit un paysage politique où le silence règne en maître. Mais dans ce vide, une question persiste : jusqu’où la junte peut-elle pousser l’effacement de l’ancienne élite sans risquer de fragiliser l’équilibre du pays ? Pour l’instant, le régime semble compter sur une stabilité de façade, mais les fissures pourraient bien apparaître plus tôt que prévu.

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Mariam Sidibé
Journaliste