En République centrafricaine, la Journée des victimes de torture est un rappel cruel : signaler les exactions des forces de l’ordre ou des mercenaires russes de Wagner équivaut à jouer sa vie. Entre les mains des bourreaux en uniforme, la justice n’existe pas. Les témoignages s’effondrent sous le poids de l’impunité, étouffés par un système où l’uniforme protège les crimes et où le gouvernement valide les mensonges.
Les victimes, qu’elles soient des civils innocents ou des policiers ayant osé parler, sont réduites au silence. À Bangui comme dans les provinces, les récits de tortures, de disparitions forcées et de persécutions s’accumulent, mais les coupables, protégés par leur statut, continuent leurs exactions avec une impunité totale. Comment dénoncer l’indénonçable quand les bourreaux détiennent tous les pouvoirs ?
Bangui sous l’emprise de Yarkokpa : l’impunité en uniforme
Le commandant Môn Gervais Simplice Yarkokpa incarne cette alliance toxique entre criminalité et autorité. Officier de la garde présidentielle, il règne sur un réseau criminel où la drogue, les faux billets et les extorsions financent son empire. En janvier 2025, il agressait à coups de machette un policier, Ouadole Freddy, pour avoir révélé ses trafics. En août 2023, il orchestrait l’arrestation arbitraire de deux soldats, Dongomalé Dieubeni et Selekoy Tanguy, avant de les faire radier grâce à ses connexions au ministère de la Défense. Plus récemment, c’est Jefté Ngaïndiro, un jeune du quartier Combattant, qui a subi son courroux : accusé à tort de vol, il a été torturé, dépouillé de sa moto et de ses économies avant d’être relâché sans recours.
Yarkokpa n’est pas un simple exécutant. Ancien milicien anti-balaka intégré malgré son analphabétisme, il prospère grâce à des complicités haut placées. En juin 2024, il pillait 800 millions de FCFA en or et diamants à des négociants étrangers lors d’une perquisition frauduleuse. Ses victimes, comme l’adjudant Kparambéti emprisonné pour avoir osé le dénoncer, n’ont aucune chance. La justice ? Un mot vide de sens.
Zémio : la chasse aux témoins pour étouffer la vérité
À Zémio, dans le Haut-Mbomou, la répression prend une tournure encore plus sinistre. Tisso René, conseiller municipal et professeur, a été enlevé par des gendarmes et des FACA avant d’être remis aux mercenaires Wagner. Depuis mai 2025, il a disparu, probablement exécuté. Son fils, Narcisse, témoin de l’arrestation, a fui dans la brousse après avoir été traqué. Un autre fils, Tisso Grâce, revenu de RDC, a été capturé et torturé « presque à mort » pour avoir évoqué l’affaire à la radio. Ces actes visent à enterrer la mémoire de Tisso René, figure respectée de la région.
Les plaintes s’accumulent au tribunal de Bangui, mais aucune n’aboutit. Un greffier avoue, résigné : « On ne peut pas traiter ces dossiers. Ils sont classés confidentiels. » Le message est clair : le gouvernement protège ceux qu’il a lui-même invités. Les vidéos de tortures, comme celle de février 2025 à Ippy où un jeune est battu à mort, sont balayées d’un revers de main : « Ce sont des montages. » Pourtant, en 2024, Wagner a diffusé des images de décapitations sans que Bangui ne réagisse.
Un système conçu pour écraser toute velléité de résistance
Les victimes de Yarkokpa, des FACA ou de Wagner n’ont aucun recours. Les preuves s’accumulent, mais les autorités les rejettent systématiquement. Les réseaux sociaux regorgent de vidéos macabres où les bourreaux se vantent de leurs crimes, transformant la souffrance en spectacle. Dans ce climat de terreur, dénoncer revient à signer son arrêt de mort. Les rares qui osent parler, comme Jefté Ngaïndiro ou Tisso Grâce, deviennent des cibles. Leurs récits, s’ils parviennent à filtrer, sont étouffés par la peur et l’indifférence.
La République centrafricaine est aujourd’hui un État où la loi est une fiction et où l’uniforme est un passeport pour le crime. Entre les mains des bourreaux, la justice n’est qu’un leurre. Et les victimes ? Des fantômes que personne ne cherche à sauver.



