

Un rapport britannique décrit un Sahel où l’affaiblissement des États profite aux groupes armés. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les régimes militaires avaient promis de restaurer la souveraineté et la sécurité. Mais sur le terrain, les attaques persistent, tandis que les institutions démocratiques reculent. Par notre rédaction — 4 septembre 2026 Elles étaient arrivées au pouvoir avec une promesse simple : reprendre le contrôle de leur destin, chasser les influences étrangères et rétablir la sécurité. Cinq ans après le coup d’État qui a porté le général Assimi Goïta au pouvoir au Mali, et trois ans après ceux du Burkina Faso et du Niger, le bilan sécuritaire apparaît pourtant de plus en plus difficile à défendre. Un nouveau rapport du Centre for Historical Analysis and Conflict Research (CHACR), un centre d’analyse associé à l’armée britannique, décrit un Sahel confronté à l’ouverture d’un « vide de pouvoir ». Les principaux bénéficiaires en seraient les groupes armés, notamment le JNIM, affilié à Al-Qaïda, et la branche sahélienne de l’État islamique. Dans les territoires où l’État recule, ces organisations cherchent désormais moins seulement à frapper les forces gouvernementales qu’à imposer leur propre ordre aux populations. Le constat est particulièrement embarrassant pour les juntes de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui ont fait de la lutte contre le terrorisme l’un des principaux arguments de leur maintien au pouvoir. La promesse sécuritaire mise à l’épreuve L’offensive menée au Mali en avril 2026 résume à elle seule l’ampleur du problème. Plusieurs villes stratégiques ont été simultanément visées, notamment Bamako, Kati, Sévaré, Gao et Kidal. Le CHACR considère le niveau de coordination de ces opérations comme inédit et y voit la manifestation d’une transformation du conflit : les groupes armés ne se contentent plus de mener des attaques ponctuelles ; ils cherchent à contester directement le contrôle territorial de l’État. Le paradoxe est saisissant. Les militaires qui ont renversé les autorités civiles au nom de l’urgence sécuritaire disposent désormais d’un pouvoir considérablement plus étendu, mais cette concentration politique ne s’est pas traduite par une reprise durable du territoire. Au contraire, le rapport britannique estime que les gouvernements sahéliens « s’affaiblissent » tandis que la capacité opérationnelle des groupes armés augmente. JNIM et l’État islamique au Sahel représenteraient désormais plus de 60 % des incidents d’insécurité dans le Sahel central, avec 35 à 40 attaques par semaine selon l’analyse britannique. Le problème n’est donc plus seulement celui de l’efficacité militaire. Il touche à la nature même de l’État. Quand la lutte contre le terrorisme devient prétexte à la confiscation du pouvoir Au Mali, la junte a progressivement transformé une transition présentée comme temporaire en un système politique durablement contrôlé par les militaires. Human Rights Watch rapporte qu’en 2025, les autorités maliennes ont interdit les partis politiques et que le général Assimi Goïta a été maintenu à la présidence jusqu’en 2030 sans élection. Une loi adoptée ensuite a accordé au chef de la junte un mandat présidentiel de cinq ans, renouvelable sans limitation claire. L’organisation décrit cette évolution comme une consolidation du pouvoir destinée à empêcher le retour à un gouvernement civil. Ce choix politique est lourd de conséquences. En supprimant ou en réduisant les espaces permettant à l’opposition, aux journalistes et à la société civile de contrôler l’action gouvernementale, le pouvoir militaire affaiblit précisément les mécanismes qui permettent normalement d’identifier les échecs de la politique sécuritaire. La répression politique ne remplace pas une stratégie antiterroriste. C’est pourtant l’une des contradictions majeures du modèle des juntes : elles dénoncent régulièrement les faiblesses des régimes civils, mais concentrent à leur tour les institutions entre les mains d’un pouvoir militaire qui devient de moins en moins contestable. Human Rights Watch fait état d’arrestations arbitraires, de disparitions forcées et de restrictions contre les médias et les opposants au Mali. L’organisation estime que l’espace civique s’est considérablement réduit depuis le coup d’État de 2021. Rompre avec l’Occident n’a pas suffi L’autre grande promesse des juntes était géopolitique. Mali, Burkina Faso et Niger ont expulsé ou éloigné plusieurs partenaires occidentaux, notamment les forces françaises, et se sont rapprochés de Moscou. Les trois pays ont également quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Cette rupture devait marquer le début d’une nouvelle souveraineté sécuritaire. La Russie est devenue le partenaire privilégié. Mais le rapport britannique pose une question gênante : que vaut une souveraineté proclamée si l’État ne parvient pas à sécuriser ses propres territoires ? Moscou a remplacé Wagner par l’Africa Corps, placé sous contrôle direct de l’État russe. Mais cette présence militaire ne semble pas avoir permis de contenir durablement la progression des groupes armés. Le CHACR estime même que l’intervention russe montre désormais ses limites, l’Africa Corps étant plus lourd et moins flexible que le dispositif Wagner qui l’avait précédé. La situation nigérienne offre elle aussi un avertissement. Fin août 2026, des soldats mutins ont attaqué des positions stratégiques à Niamey, provoquant des affrontements autour de l’aéroport et de sites liés à la présidence. L’armée nigérienne, soutenue par des forces russes, a finalement repris le contrôle de la situation. Mais cette crise a révélé une nouvelle fragilité : les forces censées combattre les groupes jihadistes sont elles-mêmes traversées par des tensions internes. Le vide politique nourrit aussi le vide sécuritaire Il serait toutefois réducteur d’attribuer l’ensemble de la crise aux juntes. Les groupes jihadistes existaient avant leur arrivée au pouvoir. La pauvreté, les conflits communautaires, la faiblesse historique des administrations, les trafics et les tensions foncières constituent des facteurs anciens. Mais c’est précisément là que se trouve la responsabilité politique des régimes militaires. En promettant de restaurer l’autorité de l’État, ils se sont donné pour mission de corriger ces faiblesses. Or le CHACR constate simultanément la fragilisation des institutions, l’expansion des groupes armés et la persistance de la crise humanitaire. Le danger est alors celui d’un cercle vicieux : moins l’État est présent dans les campagnes, plus les groupes armés peuvent fournir leur propre système d’ordre ; plus ces groupes gagnent en influence, plus les militaires invoquent l’urgence sécuritaire pour justifier la concentration du pouvoir ; et plus le pouvoir politique se ferme, moins les citoyens disposent de moyens institutionnels pour demander des comptes. Une jeunesse sans horizon À cette crise politique s’ajoutent des tendances démographiques et climatiques particulièrement préoccupantes. Le Sahel compte environ 400 millions d’habitants et pourrait dépasser les 500 millions en 2050. Quelque 65 % de sa population a moins de 25 ans. Dans une région dépendante de l’agriculture et confrontée à la hausse des températures, à l’irrégularité des pluies et à la compétition pour les terres et l’eau, la pression sociale risque encore de s’accentuer. Pour les groupes armés, cette situation constitue un réservoir potentiel de recrutement. Pour les juntes, elle représente au contraire un test politique majeur : offrir des perspectives à une population jeune, créer des emplois, garantir la justice et rétablir des administrations efficaces. La seule réponse militaire ne suffira pas. Le véritable échec serait de confondre pouvoir et autorité Le rapport britannique pose finalement une question qui dépasse le seul Mali : les juntes ont-elles renforcé l’État ou seulement renforcé le pouvoir des militaires ? La distinction est fondamentale. Un État fort n’est pas simplement un État capable de déployer des soldats. C’est un État dont les institutions fonctionnent, dont la justice est crédible, dont les citoyens peuvent contester le pouvoir et dont l’administration est présente au-delà des capitales. Or, au Sahel, les militaires semblent avoir réussi davantage à verrouiller le sommet de l’État qu’à reprendre durablement le contrôle du territoire. C’est cette contradiction qui pourrait devenir leur principal problème politique. Car si les juntes peuvent continuer à invoquer la souveraineté, la lutte contre le terrorisme et la menace étrangère pour justifier leur maintien au pouvoir, les populations, elles, finiront par juger les gouvernements sur une réalité beaucoup plus concrète : peuvent-elles circuler, travailler, cultiver leurs terres et vivre sans craindre une attaque ? Le rapport du CHACR suggère que la réponse reste largement négative. Et si le vide de pouvoir profite aujourd’hui aux groupes armés, le paradoxe du Sahel est peut-être encore plus profond : en affaiblissant les institutions civiles sans parvenir à restaurer la sécurité, les juntes risquent d’avoir combattu la fragilité de l’État en contribuant elles-mêmes à la prolonger.


