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Philosophie africaine : mbembe dénonce l’absence de démocratie réelle sur le continent

Achille Mbembe : un regard sans concession sur les réalités politiques africaines

Lors d’un entretien exclusif organisé dans le cadre des Assises africaines de la démocratie, le philosophe camerounais Achille Mbembe a livré une analyse radicale des systèmes politiques du continent. Président de la Fondation pour l’innovation pour la démocratie, il remet en cause l’idée même d’une « crise démocratique » en Afrique, soulignant que celle-ci n’a, dans la plupart des cas, jamais été véritablement instaurée.

Selon lui, les expériences démocratiques en Afrique se résument souvent à un multipartisme administratif, où les consultations électorales sont fréquemment contestées et ne reflètent pas une véritable participation citoyenne. « Il ne peut y avoir de crise de la démocratie là où elle n’existe pas », déclare-t-il, soulignant l’absence de fondement réel pour parler de déclin démocratique sur un continent où les principes de base n’ont jamais été appliqués.

La « démocratie tropicale » : une notion rejetée par le philosophe

Achille Mbembe rejette catégoriquement le concept de « démocratie tropicale », qu’il qualifie de construction coloniale visant à stigmatiser les modèles africains. Pour lui, cette expression « n’a aucun sens » et relève d’une vision déformée de l’histoire politique africaine. Il préfère promouvoir une endogénéisation de la démocratie, fondée sur les valeurs, les cultures et les réalités sociales propres aux sociétés africaines.

Le philosophe camerounais met en garde contre l’influence néfaste du capitalisme financier spéculatif, qui, selon lui, fragilise les démocraties contemporaines, y compris en Afrique. Cette critique a inspiré le thème des Assises africaines de la démocratie 2026, intitulé « La force des sociétés », mettant l’accent sur le rôle des citoyens plutôt que sur les structures étatiques traditionnelles.

Souveraineté monétaire : Mbembe plaide pour une monnaie africaine

Sur le plan économique, Achille Mbembe insiste sur la nécessité pour l’Afrique de se doter d’une véritable monnaie africaine, indépendante des systèmes monétaires hérités de la colonisation. Il souligne les différences de dynamisme entre l’Afrique de l’Ouest, où les sociétés civiles sont plus actives, et l’Afrique centrale, qu’il décrit comme le « cœur des ténèbres de la politique africaine postcoloniale ».

Les pays d’Afrique centrale, comme le Cameroun, le Tchad, la Guinée équatoriale, le Congo-Brazzaville ou la République centrafricaine, sont, selon lui, des « régimes ténébreux d’un autre âge », totalement fermés à toute émancipation populaire. En revanche, l’Afrique de l’Ouest bénéficierait d’une diaspora influente et de sociétés civiles plus engagées dans la vie politique.

Réparations historiques : une exigence légitime malgré l’irréparable

Achille Mbembe aborde également la question des réparations pour les crimes de la traite transatlantique et transsaharienne, qu’il qualifie d’« irréparables ». Pour lui, cette réalité renforce la légitimité de la revendication de réparations : « Il faut d’autant plus exiger réparation que ce que l’on a perdu est irréparable ».

Le philosophe camerounais souligne cependant que le débat sur les réparations ne peut ignorer la responsabilité africaine dans ces crimes historiques. Il appelle à une réflexion approfondie sur la complicité de certaines élites africaines dans la traite des esclaves et à une justice universelle, à la fois verticale et horizontale, pour favoriser la réconciliation entre les différents fragments de l’Afrique et de ses diasporas.

À travers cet entretien, Achille Mbembe offre une vision exigeante et sans compromis des défis politiques, économiques et historiques auxquels l’Afrique est confrontée. Ses analyses invitent à repenser les trajectoires démocratiques du continent, les conditions d’une véritable souveraineté et les exigences d’une justice historique fondée sur la mémoire et la responsabilité partagée.