Mali Algérie : un rapprochement inattendu après une année de crise
Après plus de douze mois de tensions diplomatiques intenses, les relations entre le Mali et l’Algérie viennent de connaître un tournant majeur. Vendredi dernier, les deux pays ont officialisé la réouverture de leurs ambassades respectives et le rétablissement de leurs liens aériens, mettant fin à une période de confrontation ouverte. Cette décision, survenue sans signe avant-coureur, a suscité de nombreuses interrogations : quel rôle les acteurs régionaux comme la Russie ou le Niger ont-ils joué dans ce revirement ? La stratégie militaire du Mali, centrée sur la lutte contre les groupes armés, pourrait-elle évoluer avec l’implication d’Alger, réputée pour privilégier le dialogue ? Enfin, ce rapprochement est-il durable ou n’est-il qu’une énième manœuvre diplomatique sans lendemain ?
un dégel sans précédent après des mois de tensions
La rupture diplomatique entre Bamako et Alger remontait à plus d’un an, marquée par des accusations réciproques d’une gravité inédite. Le Mali avait accusé l’Algérie de complicité avec les groupes armés actifs à leur frontière commune, notamment le Jnim (lié à al-Qaïda) et le FLA (mouvement indépendantiste). En avril 2025, les tensions avaient atteint leur paroxysme avec des affrontements frontaliers et des accusations d’incursion de drones. Pourtant, malgré ces différends, les deux pays ont finalement choisi la voie de la détente.
le rôle ambigu des acteurs régionaux
Plusieurs hypothèses circulent quant aux moteurs de ce rapprochement. Certains observateurs évoquent une médiation discrète du Niger, qui a lui-même renoué avec l’Algérie en début d’année. D’autres pointent du doigt des discussions entre Alger et Moscou, bien que l’influence russe dans ce processus reste à confirmer. Michaël Béchir Ayari, analyste principal sur l’Algérie au sein de l’International Crisis Group (ICG), nuance ces théories : « Les Russes n’ont pas joué de rôle direct, même si des échanges entre Alger et Moscou ont bien eu lieu. La médiation nigérienne semble en revanche avoir été déterminante. »
une stratégie militaire en question
Le Mali, dirigé par un régime militaire arrivé au pouvoir il y a près de six ans, a toujours privilégié une approche sécuritaire dans sa lutte contre les groupes armés. En 2023, Bamako a rompu l’accord de paix de 2015, négocié à Alger, qui prévoyait un dialogue avec les groupes indépendantistes du Nord. Pourtant, ce rapprochement avec l’Algérie pourrait-il inciter le Mali à envisager une solution politique ?
Selon Ayari, « un deal a nécessairement été conclu. Le primat du politique sur le militaire doit en être une clause essentielle. Même si le retour à l’accord d’Alger semble improbable, une initiative politique directe avec le FLA n’est pas à exclure. Le Mali, en proie à une dégradation de son État, ne peut se permettre de sombrer, et l’Algérie en a bien conscience. »
les défis d’un rapprochement fragile
Plusieurs obstacles pourraient compromettre la pérennité de ce dégel. D’abord, les accusations portées par Bamako contre Alger concernant l’accueil de combattants du Jnim et du FLA restent en suspens. L’Algérie, qui cherche à maintenir une position équilibrée entre Bamako et les groupes armés, pourrait-elle revoir sa politique ? « L’Algérie ne soutient pas activement les groupes armés, mais elle ferme parfois les yeux sur leurs activités », explique Ayari. « Son objectif est de préserver son influence et d’éviter que le conflit ne s’étende à son territoire. »
Autre point de friction : la présence en Algérie de l’imam Dicko, figure opposante au régime malien en exil. Son rôle pourrait être revu à la baisse si le rapprochement se confirme. « S’il y a un accord, il devra se faire discret. Une extradition est exclue, mais son influence pourrait diminuer », précise l’expert.
un pari risqué pour la stabilité régionale
Enfin, la reconnaissance par le Mali du plan marocain pour le Sahara occidental a été perçue comme une concession par Alger. Bien que cette décision n’ait pas eu de conséquences immédiates, elle pourrait compliquer les relations futures. « Les Algériens ont été surpris. Ils s’attendaient à une compensation, mais le Maroc n’a rien offert en retour. Cela n’a pas arrangé les choses », confie Ayari.
Alors, ce rapprochement est-il crédible ou n’est-il qu’une parenthèse temporaire ? « Les communiqués officiels sont souvent le signe d’un accord profond, mais cela ne garantit pas une évolution linéaire. Des rechutes sont possibles, notamment si le Jnim gagne en puissance ou si des tensions internes au Mali ou en Algérie éclatent. Il faudra attendre les prochaines étapes, en particulier une amélioration de la coopération sécuritaire, pour juger de la solidité de ce dégel. »
Une chose est sûre : après une année de crise, le Mali et l’Algérie ont choisi de tourner la page. Mais le succès de cette réconciliation dépendra de leur capacité à surmonter les méfiances et à concrétiser leurs engagements.



