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Le pouvoir au Burkina Faso se retourne contre ses anciens alliés

L’histoire des régimes autoritaires regorge d’un paradoxe tenace : les instruments de coercition, conçus pour museler les opposants, finissent immanquablement par se retourner contre ceux-là mêmes qui en avaient forgé les outils. Le Burkina Faso incarne aujourd’hui cette mécanique implacable sous l’impulsion du capitaine Ibrahim Traoré. Depuis plusieurs mois, les arrestations arbitraires, les disparitions forcées dénoncées par de nombreuses organisations, les campagnes de diffamation, les convocations intimidantes, les restrictions à l’encontre des médias ainsi que les réquisitions de citoyens au nom de l’effort national ne ciblent plus seulement les détracteurs historiques du régime. Désormais, des figures musulmanes, des membres de la société civile, des chroniqueurs, des influenceurs ou encore des leaders d’opinion, autrefois perçus comme des soutiens inconditionnels de la transition, se retrouvent piégés dans le même filet que ceux qu’ils dénonçaient hier.

La loyauté, un contrat sans garantie dans un système sans contrepoids

Cette évolution n’est pas le fruit du hasard. Elle reflète une transformation profonde du fonctionnement du pouvoir. Lorsqu’un régime centralise tous les leviers de décision, restreint les espaces de débat et assimile toute critique à une menace existentielle pour l’État, il instaure un climat où la méfiance devient la norme. Dans cet environnement, la frontière entre allié et adversaire se dissout : le critère déterminant n’est plus l’affiliation passée, mais l’obéissance immédiate et constante.

Depuis son accession au pouvoir, Ibrahim Traoré a bâti sa légitimité sur un discours souverainiste, patriotique et sécuritaire, largement amplifié par une armée de relais sur les réseaux sociaux. Ce récit a permis de présenter chaque critique non pas comme un débat légitime, mais comme une manœuvre orchestrée par des puissances étrangères, des opposants politiques ou des « ennemis de la patrie ».

Dans ce contexte, de nombreuses personnalités ont participé à cette dynamique en cautionnant systématiquement les décisions du régime. Les arrestations sans fondement juridique étaient justifiées au nom de l’urgence sécuritaire. Les disparitions de voix dissidentes étaient minimisées. Les fermetures de médias, qu’ils soient nationaux ou étrangers, étaient célébrées comme des actes de souveraineté. Les réquisitions de journalistes, d’avocats, de magistrats ou de responsables politiques étaient parfois saluées comme des preuves de mobilisation collective face au terrorisme.

Cette normalisation progressive de l’exception a profondément altéré le paysage médiatique et politique. La nuance a disparu au profit d’un manichéisme simpliste : soutenir sans réserve le capitaine Traoré ou être immédiatement rangé dans le camp des traîtres. Dans un tel climat, l’expression d’un désaccord n’est plus perçue comme un droit démocratique, mais comme une trahison politique.

Une personnalisation du pouvoir qui étend le champ des suspects

L’une des caractéristiques marquantes de la transition burkinabè réside dans la personnalisation extrême du pouvoir autour de la figure d’Ibrahim Traoré. Les débats sur les politiques publiques s’effacent progressivement derrière un culte de la personnalité, où toute remise en cause d’une décision gouvernementale est interprétée comme une attaque directe contre son autorité.

Cette personnalisation favorise une logique de suspicion généralisée. Plus les défis sécuritaires s’accumulent, plus la tentation est grande de désigner des responsables internes. Les échecs militaires, les attaques terroristes répétées, les difficultés économiques, les tensions sociales ou les critiques internationales alimentent un récit où les difficultés ne seraient pas le résultat de choix politiques, mais l’œuvre de complots internes.

Cette mécanique produit un effet bien connu des régimes autoritaires : le cercle des personnes suspectes s’élargit progressivement. D’abord les opposants politiques, puis les journalistes indépendants, les défenseurs des droits humains, les magistrats, les universitaires, les responsables religieux, et enfin certains alliés d’hier dont l’influence est jugée trop grande ou insuffisamment alignée sur la ligne officielle.

En d’autres termes, dans un système où la loyauté doit être constamment prouvée, personne ne peut prétendre échapper indéfiniment aux foudres du pouvoir.

La peur, un outil de gouvernance aux conséquences dévastatrices

L’utilisation récurrente des arrestations médiatisées, des convocations publiques, des campagnes de dénigrement en ligne, des menaces de réquisition ou des sanctions administratives produit un effet bien plus large que la simple neutralisation d’un individu. Elle envoie un message à l’ensemble de la société.

Chaque arrestation devient un avertissement.

Chaque disparition non élucidée entretient un climat d’insécurité.

Chaque convocation rappelle que nul n’est à l’abri.

Chaque réquisition spectaculaire renforce l’idée que le pouvoir dispose de moyens coercitifs illimités.

Cette stratégie installe progressivement un climat d’autocensure. Les intellectuels hésitent à s’exprimer. Les journalistes limitent leurs investigations. Les responsables religieux modèrent leurs prêches. Les citoyens évitent les débats publics. Une société gouvernée par la peur perd peu à peu sa capacité à innover, à corriger ses erreurs et à construire des solutions collectives.

L’affaiblissement des contre-pouvoirs, une menace pour la stabilité

Cette évolution est d’autant plus préoccupante qu’elle survient dans un contexte où les mécanismes de contrôle institutionnel montrent des signes d’épuisement.

L’indépendance de la justice est régulièrement questionnée lorsque certaines procédures semblent davantage servir des intérêts politiques que des principes juridiques.

Les médias indépendants subissent des restrictions ou des suspensions qui limitent la pluralité de l’information.

Les organisations de la société civile voient leur espace d’action se réduire comme peau de chagrin.

Les partis politiques opèrent sous une pression constante.

Or, lorsque plus aucune institution ne peut véritablement contrôler l’action de l’exécutif, les garanties offertes aux citoyens deviennent extrêmement fragiles. Le pouvoir n’est plus limité par la loi, mais uniquement par sa propre volonté.

Une leçon qui dépasse les frontières du Burkina Faso

Le Burkina Faso n’est pas un cas isolé. L’histoire politique regorge d’exemples où les régimes fondés sur la concentration du pouvoir connaissent une évolution similaire.

Les révolutionnaires éliminent leurs anciens compagnons de lutte.

Les militaires se méfient de leurs propres officiers.

Les mouvements politiques finissent par exclure leurs fondateurs.

Les idéologues deviennent eux-mêmes des cibles de purges.

Cette dynamique s’explique par une logique implacable : dans un système où la fidélité personnelle devient le critère exclusif de survie politique, aucun niveau de loyauté ne peut être considéré comme suffisant. Il faut sans cesse prouver son engagement. Cette quête permanente de pureté politique conduit inévitablement à multiplier les exclusions, les purges et les accusations.

Les droits fondamentaux ne sont pas des récompenses

L’évolution actuelle rappelle une vérité trop souvent oubliée : les libertés publiques ne peuvent être défendues uniquement lorsqu’elles servent nos propres intérêts.

Le droit à un procès équitable, la liberté d’expression, la liberté de la presse, la présomption d’innocence, la protection contre les arrestations arbitraires ou les disparitions forcées ne sont pas des privilèges accordés aux citoyens fidèles. Ce sont des droits universels conçus pour protéger chacun contre les abus du pouvoir.

Approuver l’arrestation arbitraire d’un adversaire, c’est accepter le principe même de l’arbitraire. Une fois cette logique installée, rien n’empêche qu’elle soit appliquée à d’autres catégories de la population. L’injustice ne change pas de nature selon l’identité de sa victime.

L’une des erreurs majeures commises par certains soutiens d’Ibrahim Traoré a été de croire que leur proximité avec le pouvoir leur offrirait une protection éternelle. Pourtant, dans les systèmes autoritaires, la fidélité n’est jamais un contrat stable. Elle est une relation précaire, constamment réévaluée en fonction des intérêts du moment.

Sécurité et État de droit : un équilibre indispensable

Le Burkina Faso fait face à une menace terroriste réelle, et cette réalité ne peut être niée. Cependant, l’efficacité de la lutte contre l’insécurité ne se mesure pas à la seule multiplication des mesures coercitives. Elle dépend également de la confiance entre les citoyens et leurs institutions.

Lorsque la population craint davantage les décisions arbitraires de l’administration que la protection offerte par l’État, cette confiance s’effrite progressivement. L’histoire enseigne qu’aucune victoire durable contre une insurrection ne peut être remportée si les institutions perdent leur crédibilité auprès de ceux qu’elles sont censées défendre. Sécurité et État de droit ne sont pas des objectifs incompatibles ; ils sont indissociables. Un État qui combat le terrorisme tout en respectant les règles de droit renforce sa légitimité. À l’inverse, lorsque les mesures d’exception deviennent la norme, le risque est grand de transformer la lutte contre l’ennemi en prétexte pour instaurer un contrôle permanent de la société.

Quand le système se retourne contre ses propres soutiens

Les difficultés rencontrées aujourd’hui par certaines personnalités autrefois favorables au régime illustrent une réalité politique plus large : dans un système où les institutions sont affaiblies et où le pouvoir repose sur la peur, personne ne bénéficie d’une protection durable.

Les alliés d’hier peuvent devenir les suspects de demain.

Les défenseurs les plus fervents peuvent être accusés de manque de loyauté.

Les relais de communication peuvent être écartés, puis marginalisés.

Les figures religieuses peuvent être rappelées à l’ordre si leurs discours s’écartent de la ligne officielle.

L’arroseur finit par être arrosé.

Au-delà des destins individuels, c’est l’ensemble de la société qui paie le prix de cette évolution. Car lorsque le régime en vient à étendre la méfiance jusqu’à ses propres soutiens, il révèle une vérité fondamentale : le problème ne réside plus dans les individus, mais dans le fonctionnement même du système politique. La véritable protection d’une nation ne repose ni sur la proximité avec le chef de l’État ni sur l’adhésion idéologique, mais sur des institutions fortes, une justice indépendante, une presse libre et des lois appliquées avec équité. Ce n’est qu’à ce prix que la lutte contre les défis sécuritaires peut préserver à la fois l’autorité de l’État et les libertés des citoyens.