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Le Maroc mise sur le tourisme au Sahara occidental pour renforcer son emprise

Le Maroc mise sur le tourisme au Sahara occidental pour renforcer son emprise

Deux vacanciers européens profitent de chaises longues au Sahara occidental tandis qu'un autre pratique le kitesurf en mer

En mars dernier, j’ai reçu un e-mail de la compagnie aérienne Ryanair me proposant une escapade à destination du Maroc. La destination affichée ? Dakhla, une ville en plein essor, balayée par les vents, à la frontière entre le désert du Sahara et l’océan Atlantique.

Pour s’y rendre depuis l’Europe, il suffit de transiter par Madrid, où les vols aller-retour vers Dakhla débutent à partir de 30 euros. L’offre est alléchante : des dizaines d’hébergements, allant des auberges économiques aux complexes haut de gamme, présentent la région comme un secret bien gardé du Royaume.

Pourtant, derrière cette promotion se cache une réalité géopolitique complexe. Dakhla se trouve au cœur du Sahara occidental, un territoire classé par les Nations unies comme « non autonome ». Autrement dit, sa population ne peut pas encore décider de son propre avenir.

Un territoire en proie à un conflit vieux de plus de 50 ans

Environ 80 % du Sahara occidental est sous administration marocaine, qui le considère comme faisant partie intégrante de son territoire. Rabat parle des « provinces du Sud » pour désigner cette zone. Pourtant, les Nations unies n’ont jamais validé cette annexion et continuent de chercher une solution, notamment via un référendum d’autodétermination que la population locale n’a jamais pu voter.

Le conflit remonte à 1976, lorsque l’Espagne, ancienne puissance coloniale, s’est retirée du territoire. Le Maroc a alors revendiqué sa souveraineté, déclenchant une guerre avec le Front Polisario, mouvement indépendantiste sahraoui. Un cessez-le-feu a été signé en 1991 sous l’égide de l’ONU, prévoyant un référendum qui n’a jamais eu lieu. Aujourd’hui, le Polisario contrôle une bande de terrain à l’est, tandis que le Maroc administre le reste.

Un afflux touristique qui interroge

Selon les chiffres officiels du ministère marocain du Tourisme, le nombre de visiteurs au Sahara occidental a augmenté de plus de 50 % en sept ans, passant de 490 297 en 2019 à 743 133 en 2025. Cette progression s’explique par l’essor des liaisons aériennes directes depuis plusieurs villes européennes. Royal Air Maroc, mais aussi Ryanair, Transavia France et Binter Canarias proposent désormais des vols vers Dakhla, souvent présentés comme une destination marocaine.

Tom Ruck, un voyageur britannique de 29 ans, raconte sa récente expérience : « Beaucoup de centres de villégiature sont en construction, mais ils étaient presque vides. » Il évoque également des « familles en vacances d’été » et souligne la présence de drapeaux marocains ainsi qu’un tampon marocain apposé sur son passeport.

Cette stratégie touristique s’inscrit dans un effort plus large du gouvernement marocain pour développer la région. Mais elle soulève des questions éthiques et juridiques.

Des acteurs internationaux sous le feu des critiques

Des organisations de défense des droits humains et des juristes alertent sur le fait que la promotion du Sahara occidental comme partie intégrante du Maroc pourrait légitimer l’occupation marocaine. Erik Hagen, de Western Sahara Resource Watch, estime que les compagnies aériennes et les plateformes de réservation qui désignent la région sous le nom de Maroc participent à une « distorsion du droit international » et à une confusion préjudiciable pour les touristes.

Sur des sites majeurs comme Expedia, Booking.com ou Trivago, les hôtels du Sahara occidental sont souvent référencés comme étant situés au Maroc. Booking.com précise qu’en cas de région contestée, des informations supplémentaires sont ajoutées pour aider les voyageurs à prendre une décision éclairée. Le site conseille notamment de consulter les avis officiels des gouvernements. Expedia n’a pas répondu à une demande de commentaire, tandis que Trivago n’a pas encore réagi.

Le Dr Andrea Maria Pelliconi, experte en droit international à l’université de Southampton, met en garde : « Les entreprises qui ne distinguent pas le Sahara occidental du Maroc s’exposent à des poursuites pour violation du droit international et du droit à l’autodétermination des Sahraouis. » Elle évoque également des risques liés à la protection des consommateurs et aux règles de concurrence au sein de l’UE.

Certaines plateformes ont d’ores et déjà ajusté leur position. L’an dernier, Airbnb a cessé de présenter les locations au Sahara occidental comme situées au Maroc.

Les Sahraouis face à un « fait accompli »

Sidi Breika, représentant du Front Polisario au Royaume-Uni et en Irlande, dénonce une stratégie visant à imposer un « fait accompli ». Il affirme que la plupart des touristes ne sont pas pleinement informés de la situation. « Tous les projets menés sur ce territoire occupé violent le droit inaliénable du peuple sahraoui à l’autodétermination et à l’indépendance, reconnus par l’ONU. »

Breika indique que le Polisario surveille de près les initiatives touristiques, y compris celles de Ryanair, et envisage des actions en justice. En octobre, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté une résolution favorisant le plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental, tout en prolongeant la mission de maintien de la paix de l’ONU pour un an. Cette décision a été portée par les États-Unis, qui ont reconnu la souveraineté marocaine sur le territoire en 2020 en échange de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël.

Malgré ces avancées diplomatiques, la position internationale reste prudente : une solution politique mutuellement acceptable, sous supervision onusienne, reste la voie privilégiée. Le Front Polisario a, à plusieurs reprises, rejeté la proposition d’autonomie avancée par Rabat.

Breika conclut avec fermeté : « Le Maroc doit comprendre qu’investir dans le tourisme ou d’autres projets économiques ne remplace pas la volonté du peuple sahraoui ni son droit inaliénable à choisir son avenir. »

Une manifestante âgée brandit un drapeau du Sahara occidental lors d'une protestation