Alors que le pays traverse une période de turbulences majeures, une interrogation fondamentale s’impose à la conscience collective : comment le débat public peut-il rester prisonnier des polémiques sportives quand l’édifice national semble vaciller ? Malgré l’absence des Lions Indomptables à la prochaine Coupe du monde, les querelles de clocher autour de la fédération et les scandales liés au ballon rond continuent de saturer l’espace médiatique, reléguant au second plan les blessures profondes de la nation.
Un football en déclin utilisé comme diversion
Le constat est amer. Autrefois vitrine d’un Cameroun conquérant sur la scène internationale, notre football n’est plus que l’ombre de lui-même. Entre gestions contestées, conflits d’ego et infrastructures défaillantes, la non-qualification pour le mondial n’est que le symptôme d’un mal plus profond. Pourtant, on tente encore d’imposer ce sport comme le centre névralgique des préoccupations citoyennes.
Si la passion pour le football est légitime et que des figures comme Samuel Eto’o continuent de susciter l’admiration, ce sport ne doit plus servir de rideau de fumée. Il est devenu l’outil d’une diversion qui empêche de regarder en face les défis qui engagent l’avenir du Cameroun.
Le silence inquiétant des institutions
Pendant que les discussions s’enflamment sur le classement FIFA, l’appareil étatique semble figé. Un remaniement ministériel est espéré depuis des mois sans jamais se concrétiser. Plus troublant encore, des réformes constitutionnelles majeures, comme la création d’un poste de vice-président, restent lettre morte, laissant des fonctions essentielles vacantes.
La normalité institutionnelle est aujourd’hui remise en question :
- Absence prolongée de Conseil des ministres et de Conseil supérieur de la magistrature.
- Gestion par intérim de ministères clés après des démissions non suivies de nominations officielles.
- Sièges parlementaires laissés vides suite au décès de leurs titulaires.
Un État de droit et une justice en quête de crédibilité
La crise ne s’arrête pas aux portes des ministères. Elle touche le cœur même de notre système judiciaire. Quand un mandat d’amener signé par un magistrat est ouvertement ignoré par les forces de l’ordre sur instruction administrative, c’est la structure même de l’État de droit qui s’effrite. Le spectacle désolant de décisions de justice qualifiées publiquement de faux documents par d’autres instances jette un voile de suspicion sur la fiabilité de notre système judiciaire.
Les urgences sociales sacrifiées sur l’autel du spectacle
Sur le terrain, la réalité des Camerounais est loin des pelouses de football. Le délabrement des infrastructures routières, l’opacité de certains marchés publics et la précarité de l’accès à l’eau potable et à l’électricité sont des urgences quotidiennes. À cela s’ajoutent un chômage endémique chez les jeunes diplômés et une inflation galopante qui fragilise le pouvoir d’achat des ménages.
Il ne s’agit pas de rejeter le football, mais de restaurer une hiérarchie des priorités. La responsabilité des intellectuels, des journalistes et des leaders d’opinion est ici cruciale. Privilégier le bruit médiatique du sport au détriment de l’analyse des crises économiques et sociales revient à trahir la mission d’éclairage des citoyens.
Le Cameroun mérite un débat public à la hauteur de ses enjeux. L’histoire ne retiendra pas les scores de matchs non joués, mais la capacité d’une société à exiger des institutions fortes, une justice intègre et une gouvernance enfin tournée vers les besoins essentiels de sa population.



