Politique

La main de Paul Biya, symbole d’un pouvoir camerounais en question

La main de Paul Biya, ou le pouvoir en quatre degrés

Ahmed Newton Barry.

Après quatre-vingt-quatorze jours passés loin du Cameroun, le président Paul Biya est finalement rentré à Yaoundé. Son retour, marqué par une main visible à travers la vitre d’une limousine, a suscité autant de questions que de réactions parmi la population. Entre symboles et réalités du pouvoir, l’analyse s’impose.

Paul Biya, figure emblématique du Cameroun, est revenu le 20 août après un séjour de soixante-quatorze jours en Suisse. Les Camerounais, habitués à voir le chef de l’État s’exprimer directement, ont été surpris par cette apparition furtive, réduite à une simple main à travers une vitre légèrement baissée. Une image qui en dit long sur les enjeux du pouvoir en place.

La main en politique, surtout lorsqu’elle est celle d’un dirigeant au pouvoir depuis quarante-trois ans, n’est jamais anodine. Elle incarne quatre degrés de pouvoir, quatre symboles qui structurent la relation entre un dirigeant et son peuple : la main qui tue, la main qui triche, la main qui bénit et enfin, la main qui gouverne.

La main qui tue : le pouvoir de vie et de mort

À Rome, dans l’arène, la main de César décidait du sort des gladiateurs : pouce levé pour la vie, pouce baissé pour la mort. À Yaoundé, le 20 août, le scénario s’est inversé. Ce n’est plus la main de l’Empereur qui condamne, mais celle du gladiateur qui doit prouver sa survie à l’Empire. La main de Paul Biya, visible mais discrète, a rassuré les Camerounais. Elle était là, et donc lui aussi. Une preuve que le pouvoir, même à distance, reste intact.

« La main qui tue » n’est pas une simple métaphore. Elle rappelle que le pouvoir, surtout dans les régimes autoritaires, peut décider de la vie ou de la mort. La main de Paul Biya, en apparaissant, a montré qu’elle pouvait encore infliger une sentence, même symbolique.

La main qui triche : l’art de manipuler le destin

En 1986, Diego Maradona marquait un but de la main contre l’Angleterre et l’appelait la « Main de Dieu ». Tout le monde avait vu la tricherie, mais l’arbitre avait validé le but. Le 20 août au Cameroun, le même scénario s’est répété. La télévision nationale, la CRTV, avec ses deux cents agents mobilisés pour filmer le cortège, a validé le « miracle ». Une main, mais un retour officiel.

La « main qui triche » symbolise la capacité du pouvoir à manipuler les apparences. Même lorsque la réalité est visible, le système trouve les moyens de la détourner pour servir ses intérêts.

La main qui bénit : le pouvoir sacré et ses limites

Dans la tradition religieuse, le pouvoir vient de la main. Le prêtre impose les mains, le pape bénit Urbi et orbi, le roi est sacré par l’onction. Une fois ointe, la main devient une relique. Le 20 août, le Cameroun a assisté à une liturgie inversée : une main-relique sortie à travers une vitre teintée, comme une châsse qu’on promène les jours de fête.

Cette image de la main bénissante, presque sacrée, montre que le pouvoir, même affaibli, conserve une dimension quasi religieuse. Les Camerounais sont invités à croire en sa légitimité, même si le corps physique du président est absent.

La main qui gouverne : le pouvoir réduit à sa plus simple expression

C’est le degré ultime : la main qui signe. Pendant soixante-quatorze jours, l’État camerounais a continué de fonctionner, car la main signait. Décrets, nominations, lois… La main était là, même si le corps ne l’était pas. En latin, manus signifie à la fois la main et la puissance. Le pouvoir du président ne réside plus dans ses discours, ses déplacements ou ses apparitions publiques, mais dans sa capacité à signer, à distance.

Yaoundé a continué de tourner autour de cette main invisible mais omniprésente. Plus de discours, plus de présence physique, juste la signature et le salut. Une main qui gouverne, parce que le pouvoir, lui, ne faiblit pas.

Marie Roger Biloa, journaliste camerounaise, résume cette situation avec une franchise brutale : « Le Cameroun doit se préparer à affronter la disparition définitive d’un président déjà absent de facto. » Une phrase qui résonne comme un avertissement : le pouvoir par la main, aussi symbolique soit-il, ne peut durer éternellement.