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La guerre feutrée de Paris et Moscou pour le contrôle du Togo

Le Togo, petit État d’Afrique de l’Ouest bordé par le Golfe de Guinée, se transforme en un terrain de confrontation discret mais intense entre la France et la Russie. Cette rivalité, à la fois diplomatique et stratégique, oppose deux visions du partenariat africain, tandis que Lomé en profite pour renforcer sa position sur l’échiquier régional.

Un partenaire historique en quête de renouveau

Longtemps perçu comme un allié discret de la France, le Togo voit son rôle s’amplifier dans un contexte où Paris tente de préserver son influence en Afrique de l’Ouest. Après les tensions répétées avec les régimes sahéliens, notamment au Mali, au Burkina Faso et au Niger, la France cherche à consolider ses positions sur la côte atlantique. La visite du ministre français des Affaires étrangères en 2026, la première en plus de vingt ans, marque un tournant dans cette stratégie de reconquête.

Face à un sentiment anti-français croissant dans la région, Paris mise désormais sur des projets concrets et visibles. Parmi eux, la construction d’un hôpital universitaire et la création d’un centre d’intelligence artificielle à Lomé illustrent une volonté de se présenter comme un partenaire moderne, tourné vers l’avenir et les aspirations des jeunes générations.

L’avancée russe sur le front sécuritaire

Cependant, le Togo doit aussi faire face à une menace jihadiste persistante dans sa région des Savanes. C’est dans ce contexte que Moscou a su s’imposer comme un acteur clé. En 2025, Lomé et la Russie ont signé un accord de coopération militaire, ouvrant la porte au déploiement de l’Africa Corps, la structure officielle qui remplace l’influence controversée du groupe Wagner. Contrairement aux approches françaises, jugées parfois rigides ou conditionnées par des impératifs politiques, l’appui russe est perçu comme plus direct et pragmatique.

Le gouvernement togolais espère ainsi obtenir un soutien opérationnel et logistique pour sécuriser sa frontière nord, où les groupes armés menacent la stabilité du pays. Une telle collaboration pourrait redéfinir l’équilibre des forces dans la sous-région.

Les enjeux économiques et logistiques au cœur de la rivalité

Au-delà des questions militaires, la Russie et la France se livrent une bataille économique pour contrôler les leviers stratégiques du Togo. Le port en eaux profondes de Lomé, seul de son genre en Afrique de l’Ouest, est devenu un enjeu majeur. Moscou ambitionne d’en faire un point d’entrée pour étendre son influence jusqu’au Sahel, en développant des infrastructures de transport comme un chemin de fer et un pipeline reliant le Togo au Burkina Faso.

Ce corridor logistique permettrait à la Russie de renforcer ses liens avec les régimes sahéliens, tout en contournant les sanctions occidentales. Une manœuvre qui s’inscrit dans une stratégie plus large de création d’un axe d’influence allant du Golfe de Guinée jusqu’à l’intérieur des terres africaines.

Le soft power russe : une stratégie d’influence multiforme

Pour séduire l’opinion publique togolaise, Moscou déploie un arsenal de moyens culturels et éducatifs. Le nombre de bourses universitaires offertes aux étudiants togolais pour étudier en Russie a fortement augmenté, tandis que des centres de langue et des événements culturels sont organisés à Lomé. Parallèlement, une campagne d’information est menée pour promouvoir des narratifs souverainistes et anti-occidentaux, qui trouvent un écho particulier auprès d’une partie de la population.

Cette approche, à la fois discrète et agressive, vise à ancrer durablement l’influence russe dans le pays, en misant sur l’adhésion des élites et des jeunes générations.

Faure Gnassingbé, l’artisan d’une diplomatie équilibrée

Face à cette compétition entre puissances, le président togolais Faure Gnassingbé joue un rôle central. Conscient des opportunités offertes par cette rivalité, il évite de s’engager clairement en faveur de l’un ou de l’autre camp. Tout en participant aux sommets France-Afrique pour maintenir des relations avec l’Occident, il prépare activement la participation du Togo au prochain sommet Russie-Afrique.

Cette diplomatie du ni-ni permet au Togo de maximiser ses gains, mais elle comporte aussi des risques. Certains analystes mettent en garde contre une dépendance excessive à ces rivalités extérieures, qui pourrait reléguer les intérêts nationaux au second plan. Le pays se trouve ainsi au cœur d’une bataille géopolitique dont l’issue reste incertaine.

Une nouvelle donne géopolitique en Afrique de l’Ouest

En se positionnant comme un acteur clé dans cette rivalité entre Paris et Moscou, le Togo incarne les nouvelles dynamiques de pouvoir en Afrique. Entre le pragmatisme sécuritaire et le discours décolonial russe d’un côté, et l’aide au développement et les liens historiques français de l’autre, Lomé devient le théâtre d’une diplomatie audacieuse et risquée. Une stratégie qui, à terme, pourrait bien déterminer le futur équilibre des forces sur le continent.