Une scène troublante s’est déroulée aux portes de Ouagadougou ces dernières semaines. Plus d’une quarantaine de journalistes burkinabè ont achevé un stage présenté comme une formation au « patriotisme ». Pourtant, derrière cette appellation trompeuse se dissimule une entreprise bien plus inquiétante : celle d’une tentative délibérée de rééducation des professionnels de l’information, visant à les soumettre à une vision unique du devoir et de la loyauté envers le pouvoir en place.
Un stage sous haute surveillance
Ces journalistes, contraints ou fortement incités à participer à cette initiative, ont été plongés dans un environnement militaire. L’objectif affiché ? Renforcer leur attachement à la nation. Or, dans les faits, cette démarche s’apparente à une mise au pas déguisée, où l’autocensure et la soumission aux discours officiels deviennent des obligations implicites. Le message est clair : celui qui relate les réalités du terrain, qu’il s’agisse des failles sécuritaires, des abus des forces de l’ordre ou de la détresse des populations, s’expose désormais à des accusations de « trahison » ou de « manque de patriotisme ».
L’information, victime collatérale d’un pouvoir en quête de contrôle absolu
Cette stratégie ne se limite pas à une simple tentative de discipliner la presse. Elle reflète une ambition plus large : celle d’un régime qui cherche à imposer une forme de monarchie absolue, non seulement sur le plan politique, mais aussi sur le plan idéologique. En verrouillant le débat public et en privant les citoyens d’une information indépendante, le pouvoir s’arroge le monopole de la vérité nationale, réduisant les journalistes à de simples relais de propagande.
Il est essentiel de rappeler que le journalisme, lorsqu’il est aligné sur les diktats du pouvoir, cesse d’être du journalisme. Museler les reporters ou les forcer à adopter une pensée unique ne résout aucune crise ; au contraire, cela prive la société de repères essentiels. Dans l’obscurité ainsi créée, les rumeurs, les désinformations et l’arbitraire prennent le relais, érodant progressivement la confiance des citoyens envers leurs institutions.
L’information appartient-elle à l’État ou à la société ?
Cette question, au cœur des tensions actuelles, oppose deux visions de la gestion de l’information en période de crise. D’un côté, l’État peut légitimement exiger le respect de certaines règles de prudence : protection des identités des militaires, non-divulgation de renseignements opérationnels sensibles, ou rappel des obligations professionnelles liées à la sécurité nationale. De l’autre, la société conserve le droit de connaître la réalité des événements qui la traversent, sans que cette exigence ne soit instrumentalisée pour servir des intérêts politiques.
La frontière entre la nécessité de protéger des informations sensibles et le contrôle politique de l’information ne doit pas être franchie. Un État en proie au terrorisme a le devoir de garantir la sécurité de ses citoyens, mais il ne peut en faire un prétexte pour transformer le journaliste en auxiliaire docile du régime. La sécurité nationale ne saurait être confondue avec la sécurité politique du pouvoir en place.
Le patriotisme, un concept détourné
Le patriotisme ne se réduit pas à l’obéissance aveugle envers ceux qui gouvernent. Aimer son pays, c’est aussi être capable d’en interroger les dysfonctionnements, de documenter les difficultés des populations et de confronter les discours officiels aux réalités vécues. Un journaliste burkinabè, attaché à son pays, doit pouvoir enquêter sur les déplacements de civils, les abus des forces de sécurité ou les faiblesses de l’État, sans craindre d’être accusé de manque de loyauté.
Dans une démocratie, le rôle du journaliste n’est pas de protéger l’image du gouvernement, mais de rechercher les faits et de les porter à la connaissance du public, dans le strict respect de ses obligations professionnelles. Le pouvoir a le droit de contester une information, d’apporter des éléments de preuve ou de saisir les instances légales compétentes ; en revanche, il ne devrait jamais dicter à l’avance ce que la presse a le droit de penser ou de publier.
La confiance ne se décrète pas, elle se construit
Lorsque les médias, qu’ils soient publics ou privés, renoncent à publier certaines informations par crainte des représailles, le vide ainsi créé est rapidement comblé par des rumeurs, des informations invérifiées et des récits propagés par les réseaux sociaux. En cherchant à contrôler le discours public, un pouvoir affaiblit paradoxalement la confiance qu’il prétend restaurer. La transparence, la contradiction et la possibilité de vérifier les déclarations officielles sont les piliers sur lesquels repose la confiance des citoyens.
Une population informée est une population mieux armée pour distinguer une information fiable d’une rumeur. À l’inverse, lorsque certaines vérités deviennent dangereuses à raconter, le doute s’installe, sapant les fondements mêmes de la démocratie.
La militarisation du journalisme : une confusion des rôles
Rééduquer les journalistes au nom du patriotisme revient à nier l’essence même de leur métier. Celui-ci repose sur la capacité à poser des questions inconfortables, à enquêter sur les décisions publiques et à confronter les discours officiels aux réalités vécues par les citoyens. Un reporter qui ne peut plus exercer cette fonction perd progressivement son rôle de contre-pouvoir, essentiel dans toute société démocratique.
Dans un contexte marqué par les violences armées, les déplacements massifs de populations et les crises économiques, le besoin d’une information indépendante n’a jamais été aussi criant. Plus une société traverse une période difficile, plus elle a besoin de journalistes capables de vérifier les faits, de donner la parole aux victimes et de contextualiser les événements. La militarisation de la profession ne fait que brouiller les repères entre l’obéissance militaire et la liberté éditoriale, risquant de créer une confusion dangereuse.
Un précédent aux conséquences imprévisibles
Ce qui se joue aujourd’hui avec les journalistes pourrait demain concerner d’autres professions : universitaires, magistrats, artistes, associations ou défenseurs des droits humains. Si le critère du « patriotisme » devient un outil de contrôle idéologique, où s’arrêteront les limites de cette dérive ? Une démocratie ne se mesure pas à sa capacité à imposer un discours unique, mais à sa capacité à supporter la contradiction sans transformer chaque critique en acte d’hostilité.
L’histoire montre que les régimes qui cherchent à étouffer totalement l’information échouent généralement dans leur entreprise. Ils peuvent contrôler les médias, imposer des récits officiels et intimider certains professionnels, mais ils ne peuvent supprimer durablement les faits. Ceux-ci continuent de circuler, par les témoignages, les réseaux sociaux, les diasporas ou les médias étrangers. La véritable question n’est donc pas de savoir comment imposer une parole unique, mais comment créer les conditions permettant à une information fiable de circuler.
Le patriotisme ne doit pas devenir un permis de censurer
Le patriotisme ne devrait jamais servir à distinguer les « bons » citoyens de ceux qui osent poser des questions. Un journaliste qui révèle une faiblesse de l’État ne trahit pas son pays ; il contribue, au contraire, à empêcher que cette faiblesse ne devienne une catastrophe. La défense d’une nation ne passe pas par l’étouffement de la critique, mais par la capacité à affronter ses propres contradictions.
La question qui se pose aujourd’hui au Burkina Faso dépasse donc largement le sort des journalistes ciblés par cette formation militaire. Elle touche au modèle de société que le pays souhaite construire : une société où l’information doit d’abord obtenir l’aval du pouvoir, ou une société où l’État accepte que la vérité puisse parfois être inconfortable ?
Si le patriotisme se résume à fermer les yeux sur la réalité pour ne pas déplaire au souverain, alors c’est l’ensemble de la démocratie burkinabè qui avance à reculons. Mais si le patriotisme signifie défendre son pays avec honnêteté et rigueur, alors le journaliste doit conserver le droit de regarder la réalité en face, même lorsque cette réalité dérange ceux qui gouvernent.



