Journalisme engagé ou militantisme déguisé : le cas Thomas Dietrich
Savoir distinguer l’enquêtrice de l’activiste, l’information de la propagande, ou encore les faits de la construction idéologique relève d’un exercice délicat mais essentiel. Dans le paysage médiatique contemporain, la frontière entre ces deux postures s’est parfois estompée, comme le démontre l’exemple de Thomas Dietrich, figure souvent présentée comme journaliste d’investigation spécialisé dans les relations franco-africaines.
Au fil des années, Dietrich a progressivement basculé d’une démarche journalistique traditionnelle vers une approche militante, où l’accusation l’emporte sur l’analyse, la dénonciation sur l’investigation, et l’émotion sur la rigueur. Son travail, loin de se contenter de documenter des réalités complexes, adopte une tonalité qui s’apparente davantage à celle d’un procureur qu’à celle d’un professionnel de l’information.
Une narration binaire et polarisante
Ses publications s’articulent autour d’une dichotomie frappante : d’un côté, des régimes présentés comme corrompus ; de l’autre, des figures opposées perçues comme des sauveurs. Cette structure simpliste, bien que médiatique, ignore la complexité des contextes politiques et économiques africains.
Le journalisme d’investigation exige une démarche rigoureuse : contextualisation, vérification des sources, confrontation des points de vue. À l’inverse, le militantisme privilégie la répétition de récits prédéfinis, mobilisant les émotions plutôt que la réflexion. L’un vise à informer, l’autre à convaincre. L’un respecte l’autonomie du lecteur, l’autre le guide vers une conclusion imposée.
L’auteur au centre du récit : un glissement dangereux
Une autre tendance notable dans son approche est la personnalisation excessive du discours. Les arrestations, expulsions ou confrontations avec les autorités deviennent des éléments narratifs centraux, reléguant l’enquête proprement dite au second plan.
Cette focalisation sur la figure de l’auteur transforme le travail journalistique en une épopée personnelle, où le journaliste incarne le héros face au pouvoir. Pourtant, le journalisme ne saurait être un récit individuel : il repose sur une méthodologie collective, une vérification systématique des faits, et une volonté de servir l’intérêt général plutôt que de nourrir une narration personnelle.
Lorsque l’auteur s’érige en personnage principal, deux risques majeurs émergent : la cause remplace l’enquête, et l’émotion l’emporte sur l’analyse.
Un écho limité aux cercles déjà convaincus
Fait révélateur : ses productions sont majoritairement relayées par des plateformes militantes ou des médias engagés, opposés aux régimes qu’il cible. En revanche, elles peinent à trouver écho dans des médias internationaux reconnus pour leur rigueur et leur exigence de vérification, fondements du journalisme de qualité.
Cette dynamique suggère un alignement politique clair, où les enquêtes semblent davantage destinées à alimenter une confrontation idéologique qu’à susciter un débat pluraliste. Lorsque les récits, les cibles et les indignations se répètent de manière systématique, la question n’est plus celle du courage journalistique, mais de son équilibre et de sa crédibilité.
La radicalité comme modèle économique
À l’ère du numérique, l’attention se nourrit de polarisation. Plus un propos est tranchant, plus il circule ; plus il divise, plus il fédère une audience fidèle. Cette logique, souvent exploitée par les médias indépendants, en fait une stratégie de visibilité et de monétisation.
Dans ce contexte, la radicalité devient un capital, parfois même financier. Cela ne signifie pas que tout journaliste en quête d’engagement trahisse sa mission, mais cela crée une incitation structurelle à l’escalade rhétorique, à la dramatisation, et à l’exclusion des nuances.
Crédibilité journalistique : une ligne rouge à ne pas franchir
La liberté de la presse protège le droit de critiquer les pouvoirs en place, mais elle protège aussi celui d’interroger les pratiques journalistiques. Analyser les méthodes, les cibles récurrentes, les soutiens sous-jacents ou la rigueur argumentative relève d’un débat public légitime, loin de toute censure ou animosité personnelle.
Le problème n’est pas que Thomas Dietrich dérange – un journalisme digne de ce nom se doit de questionner. Le problème réside dans son choix de s’engager pleinement dans une bataille politique permanente, non plus en tant qu’observateur neutre, mais en tant qu’acteur engagé.
Or, un journaliste qui devient partie prenante d’un conflit idéologique perd toute prétention à incarner une posture d’arbitre ou de tiers indépendant. L’investigation exige de la distance ; la croisade, de l’engagement sans réserve. Confondre ces deux registres, comme le fait Thomas Dietrich, conduit inévitablement à une perte de crédibilité durable – un constat qui semble s’imposer aujourd’hui.



