Le Fonds monétaire international (FMI) tire la sonnette d’alarme sur les conséquences de la renationalisation d’Eneo au Cameroun. Dans ses dernières évaluations publiées en 2026, l’institution de Washington met en lumière les risques budgétaires encourus par l’État camerounais après la reprise totale du capital de l’ancien distributeur d’électricité, désormais rebaptisé Société camerounaise d’électricité (Socadel). Avec 95 % des parts détenues par l’État et 5 % par les salariés, cette opération transfère des passifs autrefois privés vers les finances publiques, dans un contexte où le budget national est déjà sous haute tension.
Un transfert de dettes et de charges vers un État déjà fragilisé
Les experts du FMI soulignent que la reprise de Socadel expose le Trésor camerounais à des engagements structurels non résolus. Les déséquilibres tarifaires, les dettes accumulées envers les producteurs indépendants et les arriérés vis-à-vis des administrations publiques, autrefois portés par un acteur privé, pèsent désormais sur les épaules de l’État. Une situation d’autant plus préoccupante que le Cameroun doit respecter les exigences d’un programme de redressement financier soutenu par le FMI lui-même. Les marges de manœuvre pour absorber ces nouveaux fardeaux se réduisent comme peau de chagrin, risquant de compromettre les objectifs d’assainissement des comptes publics et de financement des dépenses sociales.
Le Fonds insiste : éviter que Socadel ne devienne un gouffre financier permanent est une priorité absolue. La reprise des besoins de trésorerie de l’opérateur national, sans contrepartie claire en termes de rentabilité ou de réforme structurelle, pourrait aggraver encore la pression sur les finances camerounaises. Les missions techniques du FMI devraient multiplier les analyses dans les prochains mois pour évaluer l’impact de cette transition et proposer des solutions.
Un modèle économique à bout de souffle
Au-delà des questions de financement, c’est la viabilité même de Socadel qui interroge. Le FMI qualifie son modèle économique de profondément déséquilibré. Les tarifs appliqués aux consommateurs ne couvrent pas l’intégralité des coûts de production et de distribution, tandis que les pertes techniques et commerciales sur le réseau s’accumulent. Les subventions publiques, lorsqu’elles sont mobilisées, ne font souvent que reporter le problème, transformant des dettes croisées en charges budgétaires récurrentes.
La répartition du capital, avec 95 % pour l’État et 5 % pour les employés, ne change rien à l’équation financière. Si cette participation vise à intégrer les salariés à la gouvernance, elle ne résout en rien les défis opérationnels majeurs. Le FMI rappelle que la sortie d’Actis, finalisée depuis plusieurs mois, n’a pas été accompagnée d’une refonte tarifaire ni d’un plan de redressement suffisamment détaillé pour rassurer les bailleurs de fonds.
Électricité : un secteur stratégique au bord du précipice
Pourtant, le secteur de l’électricité reste un pilier de la stratégie économique du Cameroun. Il conditionne la compétitivité industrielle, la réalisation de grands projets hydroélectriques comme Nachtigal ou Memve’ele, et l’ambition d’un accès universel à l’énergie d’ici 2030. Une défaillance de Socadel pourrait fragiliser toute la chaîne de valeur, du producteur au consommateur final, en passant par le transporteur Sonatrel.
Le FMI appelle à une action immédiate : clarifier le mandat de Socadel, établir une trajectoire tarifaire réaliste et apurer les dettes croisées entre l’État, les producteurs indépendants et le distributeur. Sans ces mesures, le risque d’un recours permanent à la garantie publique pour combler les déficits de l’opérateur est jugé élevé. Les prochaines évaluations techniques du Fonds devraient se concentrer sur la gouvernance de l’entreprise et les conditions d’un retour à l’équilibre.
Un autre enjeu, moins financier mais tout aussi crucial, concerne la confiance des investisseurs. La renationalisation d’un opérateur historique comme Eneo, suivie d’une reprise totale par l’État, interroge sur la stabilité des partenariats public-privé dans le secteur énergétique africain. Yaoundé devra prouver que cette transition n’est pas une simple mesure de court terme, mais le début d’une réforme ambitieuse de la gouvernance énergétique du pays.



