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Durcissement des contrôles des étrangers au Sénégal : entre sécurité et interrogations

Un vent de suspicion souffle sur Dakar

Les patrouilles policières se multiplient dans les rues de Dakar et sa banlieue. Officiellement menées dans le cadre de la sécurité des personnes et des biens, ces opérations ciblent désormais systématiquement les étrangers. En l’espace de seulement huit jours, entre le 30 juin et le 8 juillet 2026, près de 490 personnes de nationalités variées ont été interpellées. Parmi elles, 36 ont été déférées au parquet pour séjour irrégulier sur le territoire national. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : une intensification sans précédent des vérifications administratives.

Pour nombre de résidents étrangers, ces contrôles répétés, parfois brutaux, laissent planer un climat de méfiance généralisée. Amadou Bangoura, étudiant béninois installé au Sénégal depuis cinq ans, en a fait les frais. Ce soir-là, alors qu’il quittait une salle de sport du quartier Liberté 6, une patrouille l’a intercepté sans explication. Sans ses papiers sur lui, l’étudiant a craint le pire : expulsion, emprisonnement, convocation devant un procureur. Les scénarios les plus sombres ont traversé son esprit avant que les agents ne daignent vérifier ses déclarations en l’accompagnant jusqu’à son domicile. Son passeport et ses documents de séjour étaient en règle. L’incident s’est conclu sans suite, mais l’angoisse, elle, reste.

Son cas n’est malheureusement pas isolé. Depuis plusieurs semaines, les vérifications administratives ciblées se sont intensifiées dans la capitale et ses environs. Les forces de l’ordre justifient ces mesures par la nécessité de renforcer la sécurité nationale et de lutter contre les flux migratoires irréguliers. Pourtant, derrière ces opérations, une question persiste : jusqu’où l’État peut-il aller dans le contrôle de ses frontières sans basculer dans l’arbitraire ?

La société civile dénonce une logique de suspicion systématique

Face à cette escalade, plusieurs organisations de la société civile ont tiré la sonnette d’alarme. Dans un communiqué commun rendu public le 13 juillet, cinq collectifs — Legs Africa, Frapp, Nawle, Afrikajom Center et Diwan Citoyen — ont vivement réagi à cette politique de contrôle migratoire jugée de plus en plus restrictive. Si ces associations reconnaissent le droit souverain du Sénégal à réglementer l’entrée et le séjour des étrangers, elles mettent en garde contre une dérive dangereuse.

« La souveraineté ne saurait être confondue avec l’arbitraire », rappellent-elles. Leur principale inquiétude porte sur un changement de paradigme dans la perception de l’étranger au Sénégal. Autrefois perçu comme un hôte, il est désormais considéré comme un risque administratif potentiel. Cette évolution transforme le séjour régulier en une succession d’épreuves bureaucratiques, où la simple présence sur le territoire devient une source d’appréhension permanente. « L’étranger n’est plus une personne titulaire de droits, mais un dossier à risque », soulignent les signataires.

Elimane Kane, président de Legs Africa, met en lumière un paradoxe inquiétant. Pour lui, le Sénégal, traditionnellement connu pour son accueil chaleureux et son hospitalité, risque de perdre son âme face à une logique sécuritaire débridée. « La sécurité n’exclut pas l’altérité », martèle-t-il. Il appelle à une coordination améliorée entre les différentes forces de sécurité pour éviter que ces contrôles ne soient perçus comme des persécutions ciblées, alors qu’ils devraient être menés de manière neutre et proportionnée.

Mobilité professionnelle : un droit à préserver

Elimane Kane rappelle un principe fondamental : la mobilité professionnelle est une réalité mondiale. « Les Sénégalais partent travailler à l’étranger, tout comme les étrangers viennent travailler ici », explique-t-il. Pour lui, la réponse à la question migratoire ne réside pas dans une stigmatisation systématique des migrants, mais dans la création de conditions propices pour que les jeunes Sénégalais saisissent les opportunités disponibles sur leur propre territoire.

Cette vision s’inscrit dans une logique de coopération équilibrée plutôt que de confrontation. Elle rappelle que le Sénégal, en tant que nation ouverte sur le monde, a tout à gagner à maintenir un équilibre entre sécurité légitime et hospitalité traditionnelle. Les opérations de contrôle, si elles sont nécessaires, doivent être menées avec transparence et respect des droits, sous peine de nuire à l’image d’un pays qui se veut à la fois moderne et accueillant.

Alors que les débats s’intensifient, une chose est sûre : les étrangers vivant ou travaillant au Sénégal attendent des clarifications. Leurs droits seront-ils préservés dans cette course à la sécurité ? Ou bien le pays risque-t-il de sacrifier son héritage d’hospitalité sur l’autel d’une politique migratoire toujours plus restrictive ?