Une intervention inédite dans l’histoire récente du pouvoir sénégalais : Bassirou Diomaye Faye, président de la République, a adressé une remontrance publique à son Premier ministre et allié politique, Ousmane Sonko. La phrase prononcée en wolof, « Fii, saa fitnë dotufi nanee ñeex » — littéralement « Ici, la division n’aura pas sa place » —, sonne comme un avertissement solennel à l’ensemble du mouvement Pastef. Ce recadrage survient alors que les tensions au sein de la majorité se multiplient, rendant visible une fracture jusqu’alors dissimulée derrière une façade d’unité.
Une rupture de ton révélatrice des tensions internes
Depuis leur accession conjointe au pouvoir en avril 2024, le tandem Diomaye Faye-Ousmane Sonko incarnait une alliance perçue comme indestructible, forgée dans l’adversité et couronnée par une victoire électorale historique. Le premier, chef de l’État, symbolisait la légitimité institutionnelle ; le second, Premier ministre et figure charismatique du Pastef, en était le moteur politique. Ce partage des rôles, souvent qualifié de bicéphalisme, avait fonctionné tant que la cohésion idéologique du parti restait intacte, portée par une même ambition réformatrice.
Pourtant, la sortie du président Faye marque un tournant. En s’exprimant publiquement, et en choisissant le wolof — langue de proximité avec les citoyens —, il envoie un message clair : il refuse désormais que les divergences internes compromettent la gestion des affaires de l’État. L’usage d’un proverbe pour formuler son avertissement ajoute une dimension symbolique forte, transformant la remontrance en un rappel des principes fondamentaux du pouvoir.
Le Pastef face aux défis de l’exercice du pouvoir
Le mouvement Pastef, créé par Ousmane Sonko, traverse une période complexe. Après avoir obtenu une majorité écrasante lors des législatives anticipées de novembre 2024, le parti doit désormais concilier ses promesses de campagne avec les réalités de l’action gouvernementale. Les arbitrages budgétaires, les réformes attendues et les nominations clés ont révélé des divergences internes, notamment sur la stratégie économique, la politique judiciaire et la réforme des institutions.
Ces dernières semaines, plusieurs cadres du parti ont multiplié les prises de parole médiatiques, parfois contradictoires, révélant des désaccords profonds sur la ligne à suivre. La question de la répartition des rôles entre la présidence et la primature, au cœur des décisions stratégiques, s’impose désormais comme un sujet de débat public. C’est précisément ce climat de tensions que Bassirou Diomaye Faye a souhaité désamorcer avec fermeté.
Gouvernance et crédibilité : les enjeux d’une déclaration
Au-delà de la dimension partisane, l’avertissement du président Faye revêt une importance stratégique majeure. Le Sénégal est engagé dans des négociations complexes avec le Fonds monétaire international (FMI) pour un nouvel accord de coopération, dans un contexte marqué par une dette publique en hausse et des remises en question des chiffres hérités de l’administration précédente. Les partenaires internationaux, comme les investisseurs régionaux, scrutent avec attention la solidité du duo exécutif. Toute fissure apparente au sommet de l’État est susceptible d’alimenter les craintes d’un affaiblissement de la stabilité politique.
Cette intervention permet aussi à Bassirou Diomaye Faye de réaffirmer son autorité. En rappelant qu’il est le garant de la continuité de l’État, il rappelle que sa légitimité ne se limite pas à un rôle protocolaire. La formule « Fii » — « ici » — renvoie à un espace sacré : celui du pouvoir républicain, où les logiques partisanes doivent s’effacer devant l’intérêt national. Ce message n’a pas manqué de susciter des réactions parmi les observateurs de la vie politique dakaroise.
L’efficacité réelle de ce recadrage dépendra de la capacité des deux hommes à clarifier durablement leurs rôles respectifs. Ousmane Sonko conserve un ancrage populaire indéniable, notamment auprès de la jeunesse urbaine, où sa popularité rivalise encore avec celle du président. L’avenir du tandem exécutif pourrait osciller entre une clarification apaisée ou, au contraire, une cohabitation conflictuelle au sein même du camp présidentiel.



