Politique

Crise politique en Côte d’Ivoire : l’échec des partis traditionnels à renouveler leur leadership

La Côte d’Ivoire traverse une phase politique complexe après des élections législatives marquées par une domination écrasante du RHDP, parti au pouvoir. Le président Alassane Ouattara, en quête d’un quatrième mandat controversé, a vu son camp remporter plus des trois quarts des sièges à l’Assemblée nationale. Une performance qui contraste avec les revers subis par le PDCI, perdant la moitié de ses députés, et le PPA-CI, absent des urnes. Face à ces dynamiques, une question s’impose : l’ère des figures historiques comme Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara touche-t-elle à sa fin ? Le sociologue et enseignant-chercheur à l’université de Bouaké, Dr Séverin Kouamé, apporte des éclairages dans cet entretien exclusif.

Le Dr Séverin Yao Kouamé, sociologue et enseignant-chercheur à l'Université Alassane Ouattara de Bouaké, analyse la crise politique ivoirienne

une opposition en quête de renouveau face à la crise de leadership

Le PPA-CI, parti de Laurent Gbagbo, a récemment confirmé la tenue de son premier congrès en mai prochain, tout en maintenant l’ancien président à sa tête. Malgré son âge avancé et des départs de figures emblématiques comme Stéphane Kipré, Armand Ouégnin ou Ahoua Don Mello, peut-on considérer que l’ère de Gbagbo, opposant historique, touche à sa fin ?

Dr Séverin Yao Kouamé : La question de son état de santé est centrale. Affirmer que son ère s’achève revient à simplifier une réalité bien plus nuancée. Gbagbo a marqué l’histoire politique ivoirienne en étant un artisan du multipartisme sous Houphouët-Boigny. Cependant, il est évident qu’à son âge, il doit envisager de passer la main. Le vrai défi réside dans l’identification de personnalités capables de poursuivre le combat engagé depuis plus de trente ans.

pourquoi les nouvelles figures de l’opposition peinent-elles à émerger ?

Dans l’opposition de gauche, des formations comme le Mouvement des Générations capables (MGC) de Simone Ehivet, malgré une coalition avec le Cojep de Charles Blé Goudé et le PDCI, n’ont remporté aucun siège lors des dernières législatives. Comment expliquer l’échec de ces leaders à capter l’attention des électeurs ?

Dr Séverin Yao Kouamé : Ces partis sont encore en phase de structuration. Leur légitimité se construit sur le long terme. Aujourd’hui, l’électorat ivoirien a radicalement changé, avec une jeunesse de 18 à 35 ans en profond désenchantement vis-à-vis de la politique traditionnelle. Ce constat ne se limite pas à la gauche : c’est l’ensemble de la classe politique qui est confronté à ce défi. Comment recréer de l’engouement pour le processus électoral ? Pendant des décennies, les partis ont mobilisé les citoyens sur des bases identitaires ou par la peur : « Sans un dirigeant au pouvoir, pas de routes, pas d’écoles… » Ce discours ne fonctionne plus.

le pdci, un parti en mal de réinvention après la disparition de bédié

Du côté libéral, le PDCI subit également une crise profonde. Les divisions internes et l’absence prolongée de son nouveau président, Tidjane Thiam, ont entraîné une perte de la moitié de ses députés en cinq ans. Une illustration du manque de renouvellement après la disparition de son ancien leader charismatique, Henri Konan Bédié.

Dr Séverin Yao Kouamé : Le PDCI parvient-il à se réinventer ? Quelles propositions concrètes avance-t-il ? Continue-t-il à miser sur une division ethnique de l’électorat en tablant sur un vote « akan » captif ? Aujourd’hui, les citoyens recherchent autre chose. La jeunesse, notamment, est devenue un angle mort de la politique. On mise encore sur l’héritage historique ou sur un nom prestigieux pour mobiliser les électeurs, mais cela ne suffit plus.

le rhdp, une force politique sans alternative crédible

Le RHDP, parti au pouvoir, n’a jamais été aussi dominant. Pourtant, malgré l’âge avancé du président Alassane Ouattara, aucune figure ne semble émerger pour incarner un leadership de substitution. Ne sommes-nous pas à l’aube d’une nouvelle ère politique en Côte d’Ivoire, après trois décennies dominées par Ouattara, Gbagbo et Bédié ?

Dr Séverin Yao Kouamé : On observe clairement les difficultés de la classe politique à identifier de nouvelles figures. Pour moi, c’est le signe d’une crise systémique, d’un modèle de gouvernance et de fonctionnement politique dépassé. Les symptômes sont déjà là : des taux de participation électoraux historiquement bas, y compris dans les fiefs traditionnels.

la jeunesse et la société civile, nouveaux espoirs de la politique ivoirienne ?

Les élections législatives ont vu une augmentation sans précédent de candidats indépendants. Bien qu’ils n’aient pas obtenu de sièges significatifs, leur présence symbolise-t-elle l’émergence d’une nouvelle génération politique, portée par des idées innovantes en marge des partis traditionnels ? Et la société civile, longtemps marginalisée, peut-elle enfin jouer un rôle clé ?

Dr Séverin Yao Kouamé : Ces jeunes indépendants ont le mérite d’avoir tenté leur chance en dehors du système. Ils incarnent une nouvelle génération d’entrepreneurs ayant prouvé leur utilité auprès de la population. Lorsqu’une personne se construit en marge des partis et laisse une empreinte durable sur dix ou quinze ans, elle a toutes les chances d’être légitimée par le vote des citoyens. Traditionnellement, le discours politique reposait sur : « C’est le chef de l’État ou le leader du parti qui m’envoie ! » Mais ces indépendants démontrent qu’il est possible de se faire élire par ses propres moyens, sans être un envoyé.