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Crise de la CPI : le Sahel tourne la page de la justice globale

Le Sahel dit non à la Cour pénale internationale : un séisme juridique et politique

En quittant la Cour pénale internationale (CPI), le Burkina Faso, le Mali et le Niger ne se contentent pas de marquer une rupture diplomatique. Ils signent l’acte de décès d’un modèle de justice internationale déjà ébranlé par les fractures du XXIe siècle. Ce retrait conjoint de l’Alliance des États du Sahel (AES), officialisé le 22 septembre, résonne comme un coup de tonnerre dans l’histoire des institutions judiciaires mondiales. Pour la première fois depuis la création du Statut de Rome en 1998, trois États africains tournent délibérément le dos à un tribunal censé incarner l’universalité du droit. Derrière cette décision se cache une question cruciale : une justice globale peut-elle encore prétendre à la légitimité quand ses fondements sont aussi contestés ?

Pour les gouvernements de Bamako, Ouagadougou et Niamey, ce départ est avant tout un acte de souveraineté. Après avoir rompu avec la France, les États-Unis, la CEDEAO et la Francophonie, les dirigeants de l’AES franchissent une nouvelle étape dans leur quête d’autonomie institutionnelle. Leur message est sans ambiguïté : les affaires du Sahel ne regardent que les Sahéliens. Mais cette posture, aussi légitime soit-elle, s’accompagne de calculs moins avouables. Engagés dans une lutte sans merci contre les groupes armés, les régimes de transition doivent compter avec des accusations persistantes de violations des droits humains. En se soustrayant à la juridiction de la CPI, ils se dotent d’un rempart juridique face à d’éventuelles poursuites, tout en consolidant leurs alliances avec des partenaires comme la Russie, elle-même en conflit ouvert avec la Cour de La Haye.

Une justice internationale à géométrie variable

Le rejet de la CPI par l’AES trouve un écho surprenant auprès des opinions publiques africaines et des pays du Sud global. Pourquoi ? Parce que le débat dépasse largement les frontières du Sahel. Il touche à l’une des failles majeures de cette institution : son incapacité à incarner une justice véritablement équitable. Comment justifier sa neutralité quand les responsables des guerres les plus dévastatrices du XXIe siècle échappent à toute sanction ? L’invasion de l’Irak en 2003, lancée sans mandat de l’ONU et sur la base de mensonges, a laissé des régions entières en ruines. Pourtant, ni George W. Bush ni Tony Blair n’ont jamais été inquiétés par les juges de La Haye. Pire, lorsque la CPI a tenté d’enquêter sur les crimes de guerre présumés des forces américaines en Afghanistan, Washington a riposté en sanctionnant financièrement les procureurs.

Les exemples de partialité s’accumulent. L’affaire de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo reste un symbole glaçant de cette dérive. Accusé après la crise post-électorale de 2010, il a passé près de dix ans derrière les barreaux avant d’être totalement innocenté, les juges pointant l’« extrême faiblesse des preuves » fournies par le parquet. Pis encore : la CPI donne souvent l’impression d’être une justice des vainqueurs, ne ciblant qu’un seul camp tout en fermant les yeux sur les exactions des forces pro-gouvernementales.

Le contraste est frappant avec d’autres situations. Le mandat d’arrêt lancé contre Vladimir Poutine pour l’invasion de l’Ukraine, bien que juridiquement fondé, a été perçu comme une accélération brutale de la procédure – là où des décennies d’inaction ont marqué les crimes des puissances occidentales ou de leurs alliés. Face à ce qui est désormais perçu comme une justice à deux vitesses, comment s’étonner que les populations africaines et les États du Sud global remettent en cause la légitimité de la CPI ?

L’Afrique a-t-elle les moyens de se passer de la CPI ?

Si le retrait de l’AES peut se comprendre comme une réponse à l’injustice perçue, il pose nonetheless un défi de taille : celui de l’alternative. L’Afrique dispose déjà d’instruments pour protéger les droits de ses citoyens, à commencer par la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP) et la Cour de justice de la CEDEAO. Pourtant, ces juridictions peinent à s’imposer. Pourquoi ? Parce que trop d’États africains, y compris ceux qui dénoncent les biais de la CPI, refusent de respecter les arrêts rendus par leurs propres cours régionales. Comment exiger une justice internationale crédible quand on piétine systématiquement celle de son voisin ?

Pour que cette rupture avec la CPI ne se transforme pas en simple manœuvre d’impunité, les États du Sahel et au-delà doivent impérativement renforcer la Cour de justice de la CEDEAO et garantir l’exécution de ses décisions. La souveraineté ne peut servir de paravent à l’arbitraire. Un État de droit ne se décrète pas : il se construit par le respect strict des institutions, fussent-elles régionales. Si les dirigeants sahéliens veulent incarner une justice authentique, ils doivent d’abord montrer l’exemple en soumettant leurs propres gouvernements aux juridictions africaines.

Le départ de la CPI n’est pas une fin en soi. Il peut, au contraire, devenir le point de départ d’une refonte du système judiciaire continental. L’enjeu est de taille : prouver que l’Afrique n’a pas besoin de dépendre de La Haye pour garantir les droits fondamentaux de ses citoyens. Mais pour cela, il faut d’abord cesser de jouer à deux poids deux mesures. Une justice équitable exige cohérence : entre les discours et les actes, entre les critiques de la CPI et le respect des cours africaines, entre la souveraineté affichée et la protection effective des populations.

Un tournant pour le droit international ?

Ce divorce entre le Sahel et la CPI marque un tournant historique. Il signe la fin de l’illusion d’une justice globale pilotée depuis l’Occident. Le message est clair : la CPI a perdu son monopole sur la morale internationale. Désormais, c’est aux Africains de prouver qu’ils peuvent construire un système judiciaire continental à la fois indépendant, équitable et respecté. Si l’AES et ses alliés ne saisissent pas cette opportunité pour renforcer les institutions régionales, leur retrait ne sera qu’un leurre – une façon de remplacer la domination extérieure par une impunité intérieure. En revanche, s’ils transforment cette crise en levier de changement, ils pourraient bien poser les bases d’un État de droit authentique en Afrique.

Le défi est immense. Mais l’histoire retiendra que c’est précisément dans ces moments de fracture que naissent les plus grandes avancées.